Le retour du Bloc en 2015?

Les bloquistes ont connu une année 2014 difficile, déchirés au lendemain de l’arrivée de leur nouveau chef. Certains les croyaient rayés de la carte fédérale, à la suite de la déconfiture de 2011. Mais Mario Beaulieu a bon espoir que tous ces déboires soient bel et bien derrière lui. Persuadé de pouvoir reprendre du terrain au scrutin de 2015, il a dans sa mire le Nouveau parti démocratique, qui avait séduit une partie de sa base électorale il y a quatre ans.

« Il y a beaucoup de gens qui déchantent beaucoup par rapport au NPD », plaide Mario Beaulieu, lors d’un entretien de fin d’année avec Le Devoir. « Le NPD de Thomas Mulcair, ce n’est pas du tout le NPD de Jack Layton », tranche le chef bloquiste, qui entonne déjà son pitch électoral en vue du scrutin du mois d’octobre prochain.

Son slogan : le NPD tient un double discours et « défend les intérêts du Québec quand cela ne contredit pas les intérêts du reste du Canada ». M. Beaulieu en a notamment contre le fait que M. Mulcair ait rejeté le projet d’oléoduc Northern Gateway, en Colombie-Britannique, mais qu’il ne s’oppose pas à celui d’Énergie Est, qui enverrait le pétrole albertain vers le Québec et les Maritimes.

Et le chef lui-même « a souvent eu un double discours tout au long de sa carrière », selon son rival bloquiste. Thomas Mulcair a été avocat pour le Conseil de la langue française, avant de se porter à la défense des anglophones chez Alliance Québec. Puis, lors de son passage à Québec, il aurait été « un des plus anti-indépendantistes chez les libéraux », selon M. Beaulieu.

Il faut dire que si le Bloc québécois veut récupérer une part des 43 circonscriptions perdues en 2011, il doit aller les reprendre au NPD, qui les lui a toutes volées. Ce que semble avoir compris M. Beaulieu, qui tape davantage sur les néodémocrates depuis quelques mois.

Quant à Forces et démocratie, la nouvelle formation de l’ex-bloquiste Jean-François Fortin, celle-ci n’est « pas un gros joueur » sur l’échiquier politique, de l’avis de Mario Beaulieu. « Ils ne sont vraiment pas là », dit-il au sujet de la menace que pourrait lui poser le parti. « C’est très incohérent comme démarche », reproche le chef bloquiste, en rappelant que la formation de M. Fortin n’est « même pas indépendantiste ». Et Forces et démocratie n’a de surcroît « pas du tout d’enracinement » sur le terrain. Peu de chances, croit M. Beaulieu, que la formation lui pique comme elle le souhaite des électeurs dans les régions du Québec.

Jean-François Fortin rétorque que sa formation sera de la lutte électorale, son discours étant bien reçu dans les quatre coins du Québec qu’il a parcourus. Car la politique va mal, dit-il, alors que 40 % des électeurs ne votent pas. Le politicien gaspésien veut remédier à ce « décrochage politique » en redonnant le pouvoir et la parole aux citoyens. « Non, on ne prendra pas le pouvoir, consent-il en entrevue. Et ce n’est pas l’objectif. Toutefois, d’apporter ce dialogue-là au coeur même du Parlement, d’être la bougie d’allumage d’une période de changement politique important, c’est ce qu’on vise. »

S’il ne s’inquiète pas de la création de Forces et démocratie, le leader bloquiste plaide en revanche qu’il n’oubliera pas ses adversaires conservateurs et libéraux. Soit, l’électorat bloquiste se tourne rarement vers ces deux formations fédéralistes. « À partir du moment où l’indépendance n’est pas vraiment à l’avant-plan, ceux qui sont plus à droite vont voter à droite », prédit-il cependant.

L’heure des aveux

C’est dans cet esprit que M. Beaulieu a voulu mettre un terme à la « stratégie attentiste » des forces souverainistes des dernières années pour entamer sa « campagne permanente pour l’indépendance ». « En plaçant la question de l’indépendance un peu en retrait, c’est ce qui a créé une division des forces indépendantistes », explique-t-il. Et c’est ce qui a mené des nationalistes à délaisser le Bloc. « Ils ne sont pas contre l’indépendance. Mais ils avaient l’impression que ça avait peu de chances d’être réalisé, parce qu’ils ne le sentaient pas dans l’actualité, analyse-t-il. Aussitôt que les gens vont sentir qu’il y a vraiment un mouvement vers l’indépendance, une nouvelle vague vers l’indépendance, eh bien, ils seront tout à fait prêts à embarquer ».

Mais M. Beaulieu s’y est mal pris, en martelant qu’il ferait les choses différemment lorsqu’il a pris les rênes du Bloc québécois en juin. Et il le reconnaît désormais.

« Si c’était à refaire, je mettrais au moins cinq minutes de plus dans mon discours de victoire pour souligner l’excellent travail des députés du Bloc québécois. Parce que, comme je proposais de ramener l’indépendance à l’avant-plan, cela a été interprété parfois comme si je dénigrais le travail des députés. Ce n’était pas le cas. »

La sortie du nouveau chef bloquiste avait fait bondir son prédécesseur Gilles Duceppe, de même que plusieurs anciens députés. Il a fallu quelques mois avant que M. Beaulieu corrige le tir. Et le départ des élus Jean-François Fortin et André Bellavance.

Mais la crise est passée, promet-il. Certains sont revenus dans le cercle bloquiste, quelques-uns seraient même candidats. M. Beaulieu espère faire élire « au minimum » 15 députés — il en a deux actuellement — et être de nouveau « à tout le moins » un parti reconnu aux Communes — ce qui octroie un budget et des ressources parlementaires. Le Bloc récolte 16 % des appuis au Québec (21 % chez les francophones) dans les sondages des derniers mois.

Pour l’instant, des aspirants candidats à l’élection auraient contacté le Bloc dans la moitié des circonscriptions du Québec, selon le vétéran député Louis Plamondon. Mais l’engouement va croître cet hiver et « le Bloc va revenir », martèle sans relâche Mario Beaulieu.

Forces et démocratie sera de la partie

Jean-François Fortin ne se fait pas d’illusions. Il a un « travail colossal » à faire s’il veut récolter des votes aux prochaines élections avec son nouveau parti Forces et démocratie. Et il reconnaît qu’il n’a « aucune idée » de l’avenir de son propre siège en Gaspésie. Mais il sera de la bataille électorale, promet-il. Sa formation comptera un candidat pour chacune des régions de la province, espère-t-il, lui qui courtise l’électorat rural en lui promettant de défendre ses intérêts régionaux à Ottawa. Pour ce faire, M. Fortin rassemblera d’ailleurs une « chambre des régions », qui sera composée de 17 représentants pour chacune des régions administratives de la province. Ce comité consultatif alimentera les plateformes électorales régionales de Forces et démocratie, qui aura en outre une plateforme nationale. M. Fortin a cependant du pain sur la planche, d’ici aux élections, car deux souverainistes influents croisés dernièrement par Le Devoir n’avaient aucune idée de ce qu’était Forces et démocratie. « Il y a un travail de terrain incroyable à faire, qui n’est pas fini, a réagi M. Fortin. Et on est limité dans nos actions, nos moyens. Donc le travail est colossal. » Mais même s’il doit renoncer à la politique fédérale, s’il est défait au prochain scrutin, il souligne qu’il sera « fier » d’avoir tenté de « faire avancer le Québec ».


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