La stupéfiante trahison albertaine

Une onde de choc ? Et comment ! On parle de trahison, de stupeur, d’incompréhension. D’un geste empreint de cynisme, aucunement éthique, absolument opportuniste. Danielle Smith a reçu tous les pots cette semaine.

La décision de celle qui était chef de l’opposition officielle et du Wildrose Party en Alberta de passer dans le camp du gouvernement progressiste-conservateur dirigé par Jim Prentice a laissé pantois à peu près tout ce que le Canada compte de commentateurs politiques. Huit députés ont suivi Danielle Smith, réduisant à cinq la députation du Wildrose.

Pour le dire poliment, les deux principaux journaux de l’Alberta n’en reviennent pas. Le Calgary Herald a parlé d’un « jour très triste pour la politique albertaine et pour la démocratie ». En éditorial, le quotidien rappelait que Smith dénonçait encore le 26 novembre deux transfuges de son parti qui, disait-elle, seraient réduits au silence au sein d’un gouvernement imposant une ligne de parti rigide. Impossible, selon elle, de bien représenter ses électeurs dans ce contexte. Or, elle menait au même moment des pourparlers pour les suivre…

Le Herald parle d’une « défection sans scrupule » qui témoigne d’un double discours absolument « hypocrite ». Smith aurait pourtant pu choisir la « voie honorable » et démissionner pour remettre les rênes de son parti à quelqu’un d’autre. Mais non. Elle a plutôt choisi la « voie du déshonneur », abandonnant son parti à un futur précaire. Pour les donateurs, les supporteurs, les électeurs du Wildrose, ce n’est rien de moins qu’un coup de couteau dans le dos, estime-t-on.

Danielle Smith a donc décidé de mettre ses ambitions personnelles au-dessus de tout, pense le Calgary Herald. Ce n’est pas la politicienne que les Albertains ont appris à connaître au cours des dernières années, regrette-t-il. Son comportement va contribuer à alimenter le cynisme à propos des politiciens.

Dans l’Edmonton Journal, la réaction de l’équipe éditoriale est aussi courroucée. Voilà pour elle un geste sans précédent, renversant, stupéfiant. Le Journal rappelle que les Albertains ont voté il y a 32 mois pour un programme progressiste-conservateur (et pour Alison Redford) qui était plus progressiste que conservateur. Redford parlait de lutte contre la pauvreté, de garderies, de nouvelles écoles, de cliniques de médecine familiale. Elle a gagné en dépeignant le Wildrose comme un parti d’extrême droite, résume-t-on.

Mais aujourd’hui, les Albertains se retrouvent avec un gouvernement qui vient d’avaler le Wildrose et qui tient un discours beaucoup plus à droite. Des élus changent de camp, des non-élus sont nommés ministres… Dans ces circonstances, la tenue d’élections s’impose, estime l’Edmonton Journal : les Albertains n’ont pas voté pour ce qu’ils voient.

Flanagan

Un autre qui n’en revenait pas jeudi : Tom Flanagan, ex-conseiller de Stephen Harper… et du Wildrose Party. Dans le Globe and Mail, Flanagan a qualifié le geste de Smith d’acte profondément cynique, fait par pur opportunisme politique. Les leaders jettent parfois des individus qui dérangent sous les roues de l’autobus, mais c’est la première fois qu’un leader jette tout son parti sous l’autobus, note-t-il.

Mais au-delà de l’aspect moral du problème, Flanagan y voit des conséquences politiques fâcheuses pour l’Alberta. Le retour à une situation classique pour cette province — un gouvernement progressiste-conservateur très fort, une opposition inexistante — n’apportera rien de bon, pense-t-il, en rappelant les dérapages de l’époque Ralph Klein ou Ed Stelmach.

Comme tous ceux qui ont écrit sur le sujet cette semaine, Flanagan souligne que le Wildrose faisait un travail d’opposition admirable, forçant les progressistes-conservateurs à rester sur le qui-vive. L’Alberta n’avait plus de souvenirs d’une opposition à ce point efficace (les progressistes-conservateurs sont au pouvoir depuis 43 ans…). Sans le Wildrose, Flanagan craint un retour aux mauvaises habitudes. Il pose aussi une question à Jim Prentice : comment peut-il penser pouvoir compter sur la loyauté de neuf transfuges qui viennent de révéler ce qu’ils pensent de la loyauté ?

Dans le National Post, Jesse Kline rappelait que, depuis qu’il est au pouvoir, Jim Prentice s’est appliqué à vider le programme du Wildrose de sa substance, tout en corrigeant les erreurs de ses prédécesseurs : fin des dépenses outrancières du gouvernement, offensive pro-pipelines auprès des Premières Nations, des gouvernements provinciaux et de politiciens américains, annulation de mesures impopulaires, Prentice cumule les bons coups, reconnaît Kline. Le Wildrose s’est ainsi retrouvé à devoir s’opposer (par principe) à des mesures pour lesquelles il milite… Dur dilemme.

Sauf que, si Prentice a agi ainsi, c’est parce que le Wildrose représentait une véritable menace pour le gouvernement, note-t-il. Cette menace disparue, rien ne garantit que les mauvaises habitudes ne reviendront pas.

Et si ça allait mal ?

Michael Den Tandt (Postmedia) évoque aussi cette possibilité. Il s’étonne qu’un politicien aussi talentueux que Prentice ne soit pas en mesure de comprendre que l’accueil des transfuges lui fera du mal.

L’épisode actuel est « honteux » et mauvais pour la démocratie albertaine, dit Den Tandt. Mais il sera aussi mauvais pour les progressistes-conservateurs, pense-t-il. Qu’a gagné Prentice ? Il avait déjà une bonne majorité, il n’avait pas besoin de tuer l’opposition. Son parti allait bien : il devra maintenant défendre la morale du geste de Smith et des autres transfuges.

Bien sûr que Smith peut avancer que Prentice a adopté une bonne partie de son programme. Mais il reste qu’elle a trahi tous ceux qui ont cru et qui ont financé le Wildrose, pense Den Tandt. Les élus sont tenus à un minimum de jugement, d’honnêteté et d’intégrité. Ainsi évalué, le geste de Danielle Smith est l’une des plus grandes trahisons de l’histoire politique canadienne, dit-il.