Le prix des choses, et de l’espionnage

Le constat semble unanime : le projet de loi C-49 du gouvernement conservateur sur la transparence en matière de prix est tout à l’image de ces boîtes cadeaux que l’on retrouve sous les sapins de Noël érigés dans les endroits publics. Sous l’emballage, la boîte est vide. De la poudre aux yeux.

Le projet de loi prévoit des outils permettant au commissaire de la concurrence d’enquêter sur des écarts de prix jugés trop importants entre des produits vendus au Canada et aux États-Unis. Il pourra ainsi exposer les pratiques de certains commerçants… mais sans pouvoir agir pour rectifier les prix. Ce sera aux consommateurs de prendre la décision d’acheter ou pas.

Voilà un projet de loi en forme de « stratagème cynique pour courtiser les électeurs », en a dit le Globe and Mail en éditorial. À son avis, C-49 n’aura aucun impact sur les prix et ne corrigera donc pas la situation. Il y a longtemps que les écarts de prix entre le Canada et les États-Unis existent, rappelle le Globe. Plusieurs études ont conclu que les causes les expliquant sont nombreuses. Prouver qu’un produit est vendu trop cher en tenant compte du taux de change, des tarifs douaniers, des coûts de transport et de différentes règles commerciales ne sera pas une mince tâche pour le commissaire, note-t-on. D’autant que les prix bougent constamment.

Tenter de déterminer ce que devrait être le juste prix pour un article est pratiquement impossible, ajoute le journal. Le « bon » prix d’un article est fonction de l’offre et de la demande — et aussi du contexte, dit-on : au cinéma, une boisson gazeuse coûte plus cher qu’au dépanneur. Et alors ?

Le Globe craint que le projet de loi ne décourage certaines compagnies d’offrir leurs produits sur le marché canadien. Ce qui ne serait aucunement bénéfique pour les consommateurs, dit-il.

John Ivison (National Post) ne pense pas lui non plus que C-49 fera diminuer les prix. De manière plus réaliste, il s’attend à ce que des compagnies qui seraient ciblées se plaignent de discrimination et de protectionnisme, avec des poursuites à la clé. Il est impossible de déterminer ce qu’est une marge de profit acceptable, estime Ivison. C’est au marché de déterminer cela, pas au gouvernement — et surtout pas un gouvernement conservateur.

Facturer plus cher qu’aux États-Unis n’est pas un crime, rappelle-t-il. Avec le commerce en ligne, les consommateurs sont plus vigilants et exigeants que jamais, et ils forcent dans les faits les vendeurs à s’ajuster pour conserver leur marché.

Mais si le gouvernement voulait vraiment que les écarts de prix s’estompent, ajoute Ivison, il abolirait le système de gestion de l’offre et laisserait le fromage, le lait, le poulet et les oeufs être vendus au même prix qu’aux États-Unis.

Surveillance

La publication d’un rapport sur les pratiques de torture par la CIA a incité le Toronto Star à réclamer une meilleure surveillance parlementaire des agences de… surveillance. Le Canada est le pays occidental le moins rigoureux à cet égard, dit-on. Les espions canadiens n’ont peut-être pas pratiqué la simulation de noyade, mais ils n’ont pas été irréprochables dans le passé, loin s’en faut. (Le Star rappelle le cas Maher Arar.)

Le besoin de contrôle est d’autant plus important que les pouvoirs — et les budgets — des agences ont été renforcés dans les dernières années.

Le Star souhaite ainsi l’adoption du projet de loi S-220, du sénateur Hugh Segal. Il créerait un comité de députés et de sénateurs chargés de surveiller les opérations des agences de renseignement, y compris les militaires et la police. Les Canadiens doivent savoir si les opérations de sécurité sont mesurées et respectueuses des lois, plaide-t-on.

Notons aussi la publication dans le National Post d’un très long texte du professeur Paul Robinson (École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa), qui s’attaque au mythe selon lequel nous vivrions dans une ère plus dangereuse que jamais. Ce qui est « totalement faux », dit-il.

Comparativement à l’époque de la guerre froide, par exemple, les 20 dernières années ont au contraire vu « moins de conflits armés dans le monde, moins de terrorisme et plus de stabilité politique », dit-il. Mais le refus des dirigeants de reconnaître cette réalité statistique a mené à des demandes répétées pour avoir des politiques de sécurité plus agressives, cela afin de combattre des menaces supposément croissantes.

Ces politiques accordant plus de pouvoirs aux policiers et aux services de sécurité, doublées d’interventions militaires semant souvent le chaos à l’étranger, ont un prix financier et humain important, écrit Robinson.

Dans les deux dernières décennies, les politiciens ont identifié une série de menaces importantes : il y a eu la surpopulation, qui causerait des conflits et un désastre écologique, puis les guerres ethniques, puis le terrorisme — organisé ou porté par des loups solitaires — et maintenant les Russes… Chaque fois qu’une menace s’estompe, on en trouve une nouvelle permettant d’affirmer que la menace est partout et plus forte que jamais.

Or, selon Robinson, le plus grand danger auquel fait face le Canada et le monde occidental est l’inflation de la menace. Celle-ci fait par exemple en sorte qu’on accorde plus de pouvoirs au Service canadien du renseignement de sécurité et au Centre de la sécurité des télécommunications sans chercher à surveiller adéquatement leurs activités (le poste d’inspecteur du SVRS a été aboli en 2012). C’est dangereux, estime-t-il.