L’art presque perdu de la toponymie

La volonté de changer le nom du pont Champlain pour Maurice-Richard est l’exemple d’une tendance à contourner les règles habituelles de la toponymie.
Photo: Thinkstock La volonté de changer le nom du pont Champlain pour Maurice-Richard est l’exemple d’une tendance à contourner les règles habituelles de la toponymie.

Denis Lebel en a « pris acte » : nommer le futur pont au nom de Maurice Richard ne passait tout simplement pas. Le Rocket fut un grand joueur, certes, mais l’explorateur a quand même pratiquement fondé un pays, ont rappelé plusieurs personnes — dont le président français. Et à l’échelle de la toponymie, ce genre de distinction fondamentale se perd de plus en plus, dénoncent certains.

MariFrance Charette n’en revient toujours pas. L’aréna Raymond-Préfontaine — du nom d’un ex-homme politique important du XIXe siècle — a été rebaptisé du nom de Francis-Bouillon en 2011. « Francis Bouillon ? Dans cinq ans, c’est personne », tranche-t-elle.

Le jugement est un peu sévère, mais l’ancien défenseur du Canadien de Montréal n’est effectivement pas exactement de ceux dont on parlera dans, disons, 20 ans. Un joueur honnête, combatif et courageux, un fier représentant du quartier Hochelaga-Maisonneuve, d’accord. Mais il n’était certainement pas un Rocket Richard. Ni même un Pocket Richard, le frère de l’autre.

N’empêche que Bouillon, avec 149 points en 776 matchs, a délogé un ancien maire de Montréal sur la marquise d’un aréna. Et la directrice générale de la Fédération des sociétés d’histoire du Québec n’est absolument pas d’accord avec cela. « C’est un exemple à petite échelle d’un problème plus grand », dit-elle.

Ce problème s’est manifesté bruyamment cette semaine avec le dossier du « pont Maurice- Richard ». Pour de nombreux observateurs, il était tout à fait démesuré que l’ancien capitaine du Canadien prenne symboliquement la place de Champlain pour désigner une des structures les plus importantes de la province. 544 buts et un regard de braise, c’est bien. Mais fonder un pays au temps du scorbut ?

Le député libéral Stéphane Dion a parlé d’un « ratatinage » de l’histoire. Comme si tout se valait, s’équivalait. « Champlain a été rien de moins que le fondateur du Canada,a lancé M. Dion en Chambre. Le ministre sait-il que c’est lui qui a donné au Canada son idéal, être un pays de tolérance ? » « Sans Champlain, il n’y aurait pas eu d’Amérique française », a renchéri l’historien Denis Vaugeois au moment de recevoir un Prix du Québec cette semaine.

Des guides

La tempête soulevée a eu raison des intentions du ministre Denis Lebel. Sauf qu’il n’est pas dit que le futur pont s’appellera Champlain. Dans ce contexte, MariFrance Charette croit que les événements de la dernière semaine devraient servir de contre-exemple pour le futur.

« Quand vient le temps de nommer un pont ou un lieu emblématique, on doit suivre un processus établi, dit-elle. Il y a des experts pour ça, des commissions de toponymie, des historiens qualifiés. Or, depuis quelques années, on assiste à une manipulation de l’histoire. On la change, on l’interprète différemment, dans le court terme. » Ainsi Francis Bouillon supplante-t-il Préfontaine.

On peut trouver un exemple similaire en remontant à la Crise d’octobre et à la dénomination du pont Pierre-Laporte. Jusqu’au décès du ministre libéral, le pont devait prendre le nom de l’ancien gouverneur Frontenac — la décision avait été officialisée en janvier 1969. Sauf que, trois semaines avant l’inauguration du pont, le décès de Pierre Laporte a changé les plans. À peine quatre jours après la mort de Laporte, le gouvernement reléguait Frontenac aux oubliettes et décidait d’honorer la mémoire de la victime du FLQ. Le pont fut officiellement inauguré le 7 novembre 1970.

« Ça s’est fait sous le coup de l’émotion, rappelle MariFrance Charette. La toponymie doit pourtant s’inscrire dans le temps : il faut qu’il y ait un sens historique autour du nom des bâtiments, des rues, des places publiques, une certaine logique. On avait choisi Frontenac parce qu’il y avait Laviolette à Trois-Rivières, Cartier et Champlain à Montréal. »

« Les justificatifs et les raisons pour changer un nom sont multiples, dit-elle. Ça peut se faire, mais c’est une question complexe qui doit s’appuyer sur un processus solide. Il y a des outils : utilisons-les. »

Consensus

Dans le cas du pont Champlain, le gouvernement fédéral peut essentiellement décider ce qu’il veut, indique le porte-parole de la Commission de toponymie du Québec (CTQ), Jean-Pierre Leblanc. L’ouvrage est fédéral : au fédéral de choisir.

À ce niveau, c’est Travaux publics et Services gouvernementaux Canada qui gèrent le processus de dénomination des structures. Invité à indiquer quels sont les critères de sélection, le ministère a répondu succinctement vendredi qu’il choisit des « noms distincts en l’honneur d’une personne (à titre posthume), d’un lieu ou d’un événement qui ont été significatifs dans le développement du Canada ».

Quant à la Commission de toponymie du Canada, elle a juridiction sur les entités géographiques.

Mais s’il s’était agi d’un ouvrage québécois ? « Le premier critère qu’on regarde, c’est l’usage courant, dit M. Leblanc, de la CTQ. C’est fondamental en toponymie. Il faut aussi qu’il y ait une adéquation entre l’importance du lieu et celle du personnage impliqué. On ne nommera pas le plus important pont du Québec du nom d’un maire d’une ville de banlieue, par exemple. Ça prend de l’ampleur. »

La CTQ s’assure aussi que la famille de la personne honorée est d’accord avec le processus (en 1997, le pont Papineau-Leblanc avait failli être rebaptisé pont Pietro-Rizzuto, mais la famille avait refusé après avoir pris connaissance de plusieurs réactions opposées).

Dernier point d’évaluation de la CTQ : « On tient compte de la controverse et des dissensions », dit M. Leblanc. Ce qui, dans le cas de Champlain, était plutôt patent.

Henri Dorion, ancien président de la CTQ, disait à ICI Radio-Canada Première cette semaine que débaptiser le pont Champlain serait une « gifle à l’histoire ». « La toponymie, ce n’est pas un jeu. Il y a des principes très importants dont il faut tenir compte. […] Il doit y avoir un certain rapport entre le personnage et le lieu qui honore sa mémoire. Quel est le rapport entre un pont et le sport ? » M. Dorion estime que cette saga est « révélatrice de l’importance que le gouvernement [conservateur] accorde à l’histoire du Canada français ».

Denis Lebel s’en est défendu jeudi. « Nous connaissons l’importance de Samuel de Champlain dans l’histoire du Québec. Jamais personne n’a voulu manquer de respect à Samuel de Champlain. » Plus tard, il a dit être « un amateur de hockey, un amateur d’histoire, d’art et de pizza aussi. Chacun des personnages mérite d’être respecté. Le nom est un élément très important, et on va le traiter comme tel ».

Il serait étonnant que le futur pont Champlain porte le nom d’une pizza. Mais pour le reste, le nom qui sera donné à l’ouvrage demeure ouvert à toutes les hypothèses… à part Maurice-Richard. Et sûrement Francis-Bouillon.

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