Couillard enjoint à Ottawa de «considérer avec attention» le choix de nom

Le député libéral Stéphane Dion a tenu à signaler que de baptiser la traverse «pont Maurice-Richard» équivaudrait à un <em>«ratatinage»</em> de l'histoire du pays.
Photo: Source: Infrastructures Canada Le député libéral Stéphane Dion a tenu à signaler que de baptiser la traverse «pont Maurice-Richard» équivaudrait à un «ratatinage» de l'histoire du pays.
Le premier ministre Philippe Couillard a enjoint le gouvernement fédéral à «considérer avec attention» la décision éventuelle de changer le nom du pont montréalais qui rend hommage au fondateur de Québec, Samuel de Champlain.

Alors qu’il avait affirmé en fin de semaine dernière qu’il n’était pas fermé à l’idée de baptiser le nouveau pont Champlain du nom du joueur de hockey Maurice Richard, M. Couillard était plus prudent, mardi.

Lors d’une conférence de presse conjointe avec le président français François Hollande, de passage à Québec, M. Couillard a regretté que la controverse suscitée par cette perspective mette en opposition deux personnages importants.

Le premier ministre a rappelé qu’Ottawa n’a pas encore pris de décision sur le nom du nouveau pont dont la construction n’a pas encore été commencée et qui doit remplacer l’actuel pont Champlain.

«C’est une décision qui appartient au gouvernement fédéral, mais je les enjoins à la considérer avec attention, à considérer l’importance de continuer à honorer la mémoire de Samuel de Champlain, peut-être trouver également une façon d’honorer la mémoire de Maurice Richard qui est un personnage important pour le Québec, pas uniquement sur le plan sportif», a-t-il dit.

En fin de semaine dernière, lors d’un déplacement à Reykjavik, M. Couillard avait affirmé qu’il n’était pas «fermé» ou «contre l’idée», évoquée samedi dans un reportage publié par le quotidien La Presse, sur la base de sources anonymes.

M. Couillard a noté, mardi, le débat suscité par la possibilité qu’Ottawa change le nom du pont sous juridiction fédérale baptisé en l’honneur de Samuel de Champlain, un explorateur et cartographe français, qui a fondé Québec en 1608.

«(Maurice Richard) fut un défenseur des Canadiens d’expression française, qui a affirmé leur désir d’émancipation, a-t-il dit. Cependant on assiste à une manifestation également de respect envers la mémoire de Samuel de Champlain, qui a contribué sur le plan historique et géographique bien sûr à l’édification du Québec.»

Le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ), François Legault, est apparu moins enthousiaste, mardi, que deux de ses députés, François Bonnardel et Gérard Deltell, qui avaient salué ce changement.

«Ils ont dit qu’il y avait une ouverture, a-t-il dit. Moi je pense qu’actuellement, les Québécois sont divisés, il y a une ouverture et avec la proposition de Maurice Richard et avec la proposition Samuel de Champlain. Il faut s’assurer d’honorer correctement les deux et effectivement, peut-être qu’en enlevant quelque chose qui existe déjà, comme le nom pont Champlain, que ce n’est peut-être pas approprié.»

Selon le chef caquiste, le débat doit se poursuivre et les Québécois doivent faire connaître leur préférence au gouvernement fédéral.

«La beauté de la controverse, c’est qu’on n’a jamais autant parlé de Samuel de Champlain, et je trouve que c’est une bonne chose qu’on en parle au Québec», a-t-il dit.

Le chef péquiste Stéphane Bédard a déploré le manque de consultation dans ce dossier. Selon M. Bédard, il est possible d’honorer M. Richard autrement qu’en changeant le nom du pont Champlain.

«Maurice Richard est un athlète formidable qui a incarné beaucoup dans l’histoire du Québec, mais Samuel de Champlain c’est quand même le père fondateur du Québec, a-t-il dit. Je pense que c’est une mauvaise idée dans le contexte actuel. Il est dommage d’associer M. Richard et sa famille à cette controverse et j’espère que M. Couillard sera clair quant à nos intentions.»

Même si le pont est de juridiction fédérale, M. Bédard croit que M. Couillard peut s’opposer à la volonté d’Ottawa, déjà exprimée dans le passé par le ministre de l’Infrastructure, Denis Lebel.

«On comprend que quand c’est le fédéral, ça reste nos taxes, ça nous appartient cette infrastructure, a-t-il dit. J’invite M. Couillard à bomber le torse et à prendre un peu plus d’aplomb sur des questions importantes.»

En Chambre, mardi, le Parti québécois n’a pas réussi à obtenir l’appui des libéraux pour déposer une motion suggérant que l’Assemblée nationale s’oppose au changement de nom du pont Champlain.

Lors d’un point de presse, le député péquiste Stéphane Bergeron a évoqué l’hypothèse que les libéraux reviendront peut-être à la charge avec leur propre motion.

«Manifestement, c’était peut-être encore trop ’hard’ pour les fédéralistes qui siègent en cette Chambre», a-t-il dit.

Le député de Québec solidaire Amir Khadir a expliqué qu’il fallait refuser la proposition des conservateurs.

«Il n’y a que des ministres québécois, inféodés sous la botte de M. Harper comme M. Lebel, qui ont osé suggérer ça, a-t-il dit. Parce qu’une fois qu’on dit: c’est à nous que ça appartient, je pense que personne au Québec n’a jamais proposé ça.»

Aux côtés de M. Couillard, François Hollande, qui évoqué à deux reprises la mémoire de Champlain lors de ses étapes à Ottawa et Québec cette semaine, n’a pas voulu prendre position.

«La France ne fait pas pression pour qu’on baptise ou qu’on débaptise des ponts, des rues ou des avenues, a-t-il dit. Nous avons suffisamment confiance dans l’histoire pour savoir que ce n’est pas un pont, une rue, qui permet de cultiver la mémoire, c’est ce que nous sommes capables de faire par rapport à ce qu’a été l’histoire commune.»

Lebel maintient sa position

Ottawa maintient que le choix n’est pas arrêté en ce qui concerne le nom du nouveau pont Champlain. Mais déjà, la rumeur voulant qu’il soit rebaptisé en hommage à Maurice Richard suscite une levée de boucliers du côté des partis d’opposition fédéraux.

Le ministre fédéral de l’Infrastructure, Denis Lebel, a déclaré mardi en Chambre que la «réflexion se poursuit» dans ce dossier et que la priorité du gouvernement était «de construire un nouveau pont d’ici 2018».

Il a déploré la tournure du débat sur le nom de la structure, soutenant que «lorsque les gens opposent ces deux géants de notre histoire, on ne rend pas justice à ces deux personnalités marquantes pour notre histoire dont la mémoire mérite d’être commémorée et respectée».

Depuis l’annonce du début des travaux, «nous agissions en sachant tout aussi bien que le pont Champlain serait démoli et que cela forcerait une réflexion sérieuse et approfondie quant à la meilleure façon de continuer à honorer la mémoire de Champlain», a ajouté le ministre.

Mais quel que soit l’aboutissement de cette réflexion, le député libéral Stéphane Dion n’a pas attendu avant de tirer la sonnette d’alarme: rebaptiser la structure «pont Maurice-Richard» équivaudrait à un «ratatinage» de l’histoire du pays.

Car Samuel de Champlain a joué un rôle crucial dans l’histoire du Québec et du Canada; et le père de la Nouvelle-France ne devrait pas avoir à céder ainsi le pas à un hockeyeur, aussi légendaire soit-il, a soutenu M. Dion en entrevue téléphonique.

Le quotidien La Presse a révélé il y a quelques jours que le ministre Lebel avait tranché, et que la structure qui enjambera le Saint-Laurent rendrait hommage à la légende du Canadien.

M. Dion accuse le gouvernement Harper d’avoir coulé cette information à des fins purement politiques.

Les conservateurs cherchent à créer «une diversion quant au débat sur le péage» et à faire cheminer l’idée qu’il s’agit d’un nouveau pont puisqu’il porte un nouveau nom, ce qui légitimerait en quelque sorte leur projet d’instaurer un péage, a analysé M. Dion.

«Ils espèrent que les libéraux vont être critiqués pour la position que nous prenons, mais non, je crois que la grande majorité des Québécois et des Montréalais vont être tout à fait d’accord», a-t-il soutenu en entrevue téléphonique avec La Presse Canadienne.

Du côté de l’opposition officielle, on abonde dans le même sens.

Aux Communes, lundi après-midi, le député néo-démocrate Pierre Dionne Labelle a accusé le gouvernement de «piétiner la mémoire de Samuel de Champlain».

Le président français François Hollande a rendu hommage au fondateur de Québec lors de son discours aux Communes, lundi.

«Il y a tout juste 400 ans, un Français originaire des Charentes, Samuel de Champlain, remontait le Saint-Laurent depuis l'océan et fondait un nouveau pays, votre pays», a affirmé le président de la République française.

Le quotidien français Le Figaro avait quelques heures auparavant publié un article dans lequel il dénonçait un véritable «camouflet» qu'infligeait le premier ministre Stephen Harper à son invité.