La meute des désoeuvrés

Un policier aux aguets dans le centre-ville d’Ottawa, le 22 octobre dernier, à la suite de l’attentat du parlement.
Photo: Mike Carroccetto Agence France-Presse Un policier aux aguets dans le centre-ville d’Ottawa, le 22 octobre dernier, à la suite de l’attentat du parlement.
Radicalisation, loups solitaires, atomisation du djihad. Les attentats de Saint-Jean-sur-Richelieu et d’Ottawa méritent-ils l’ouverture d’un nouveau front dans la guerre contre le terrorisme ? Et à quel prix ?​
 

Une automobile bas de gamme, une vieille Winchester. Les armes des terroristes ne sont plus ce qu’elles étaient. Exit les Boeing détournés du 11 septembre 2001 ou la voiture bourrée d’explosifs d’Ahmed Ressam.

Les terroristes nouveau genre répondent avec les moyens du bord aux appels à la haine et à la violence propagés sur les réseaux sociaux par al-Qaïda ou le groupe État islamique (EI).

C’est l’ère du « loup solitaire », un concept apparu dans les années 80 pour décrire l’action des milices d’extrême droite américaines, ces « mouvements sans leaders » qui adhèrent à une idéologie sans pour autant s’insérer dans un groupe structuré. Ces radicaux vivent pour ainsi dire ensemble dans leur isolement.

Dans son rapport annuel 2011-2013, le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a fait état de ses préoccupations sur la radicalisation des Canadiens et la menace que posent les loups solitaires.

Selon les informations du SCRS, les extrémistes violents inspirés par le discours terroriste proviennent « de différents groupes d’âge et de différentes couches de société » ; ils ont « des degrés de scolarité très variés » et ils peuvent sembler « parfaitement intégrés à la société ».

Aussi bien dire qu’il n’y a pas de profil type. Combien de Canadiens sont au bord d’imploser et de lâcher leur clavier pour prendre les armes ?

Question sans réponse. Le phénomène des loups solitaires est d’autant plus préoccupant qu’il est pratiquement impossible de détecter ou d’empêcher un passage à l’acte.

Même une société totalitaire calquée sur le modèle d’Orwell n’y parviendrait pas. « Quand on surveille tout le monde, on ne surveille plus personne », avertit la philosophe Nicole Morgan.

En collaboration avec Mathieu Guidère, Mme Morgan a publié en France Le manuel de recrutement d’al-Qaïda. Elle sonne l’alarme depuis plusieurs années sur l’émergence des loups solitaires, conséquence inéluctable du déclin de la capacité organisationnelle d’al-Qaïda et du formidable potentiel de recrutement que recèlent les médias sociaux.

L’éthos punk

Les groupes terroristes ont récupéré l’éthos du mouvement punk : do-it-yourself. « Cette dernière vague de terreur appartient plus à la psychiatrie qu’à autre chose », affirme Mme Morgan. La philosophe condamne les gestes de Martin Couture-Rouleau et Michael Zehaf-Bibeau pour ce qu’ils sont : des attentats terroristes.

Peu organisés, peu structurés, ils ont donné libre cours à « une colère sourde » gonflée par les sergents recruteurs invisibles d’al-Qaïda ou de l’EI sur la Toile.

L’effet recherché n’en est pas moins atteint. Les deux attentats ont fait les manchettes à travers le monde, et ils ont relancé de plus belle le débat sur l’élargissement des pouvoirs, déjà énormes, dont bénéficient les policiers dans la lutte contre le terrorisme.

Pour le loup solitaire, le succès d’une opération terroriste ne se mesure pas par le nombre de victimes, mais plutôt par la crainte et la terreur qu’inspirent leurs gestes dans la société civile.

« J’espère que notre démocratie ne sera pas ébranlée par deux fanatiques qui ont pété leur coche, affirme le criminologue Stéphane Leman-Langlois. Il faut remettre les choses en perspective. » Le professeur à l’Université Laval, spécialiste du terrorisme, reste prudent sur l’emploi du terme « radicalisation ». « Au lieu d’être un adjectif, la radicalisation devient une explication, mais ça ne nous aide pas à comprendre. On ne tombe pas dans la radicalisation comme on tombe dans un trou », illustre-t-il.

Le processus de radicalisation ne se résume pas à une série d’étapes suivies dans l’ordre. « On ne sait pas ce qui se passe. C’est un processus humain, et chaque trajectoire est unique », précise Stéphane Leman-Langlois.

Sur la piste des loups

Samuel Tanner, criminologue à l’Université de Montréal, étudie la radicalisation de l’extrême droite canadienne. Il a pu observer certaines constantes dans le parcours des radicaux de l’extrême droite qui peuvent se transposer dans l’étude des nouveaux djihadistes.

Au coeur du problème ? La désaffiliation, ou encore la perte de repères d’un individu qui voit son monde s’écrouler. À la suite d’une rupture, d’une perte d’emploi, de l’effritement de son cercle d’amis, il cherchera inévitablement à se reconstruire. « Cette perte de repères s’accompagne d’une recherche de cadres alternatifs, de nouveaux repères et de nouveaux objectifs de vie », explique-t-il.

Les nuages s’accumulent à l’horizon lorsque l’individu adhère à « un nouveau cadre de vie rigide, qui vient avec des objectifs problématiques ou des appels à la violence ». C’est précisément ce que propose l’islam radical, avec une série de prescriptions sur le prosélytisme religieux, l’appel à la résistance armée et au meurtre des infidèles.

Selon Nicole Morgan, l’EI est passé maître dans l’utilisation des réseaux sociaux pour embrigader les esprits vulnérables, en réduisant pour eux la complexité du monde et en leur offrant à la fois un sentiment d’appartenance, un prêt-à-penser et une quête qui transcendent la rationalité. « Quand on s’enferme dans l’idéologie, l’intelligence tombe », dit-elle.

La police en retrait

Le cas de Martin Couture-Rouleau illustre toute la complexité de la prise en charge des loups solitaires. Ses proches ont lancé des appels à l’aide. La GRC et un imam ont tenté de le ramener à la raison, sans y parvenir.

Selon Stéphane Leman-Langlois, les policiers ne sont pas les mieux placés pour faire de la prévention dans ce genre de cas. Une figure d’autorité comme un policier n’a aucune chance d’être écoutée par un individu en processus de désaffiliation. Dans le monde tordu d’un Couture-Rouleau, un agent de la GRC est un symbole de cet État de droit qu’il faut combattre et anéantir.

« On ne peut pas faire porter le poids de la lutte sur les seules épaules des agences d’application de la loi », estime aussi Samuel Tanner.

Les policiers sont mal outillés pour empêcher le passage à l’acte des loups solitaires. Ils auraient beau pousser à l’extrême le concept de la société de surveillance, ils ne seraient pas en mesure de prédire des attentats. La divination ne fait pas partie de l’arsenal policier.

« Il ne faut pas penser qu’une action policière peut prévenir des attentats de ce genre », tranche M. Leman-Langlois.

La famille, les psychologues, les criminologues et autres spécialistes de l’approche clinique doivent être mis à contribution… Et vite.

L’aveuglement idéologique des loups solitaires fait plus penser au cas des adeptes de sectes qui subissent une reconfiguration complète sous l’influence d’un gourou. « On a peut-être besoin d’un info-secte nouveau genre pour lutter contre cette radicalisation », suggère Stéphane Leman-Langlois.