Après le drame, la réponse législative

La poussière est à peine retombée sur le théâtre de la fusillade que les politiciens fédéraux réfléchissent aux suites à donner au tragique événement. L’octroi de nouveaux pouvoirs policiers, le resserrement du Code criminel et la refonte des mesures de sécurité dans l’enceinte parlementaire sont tous au menu. Et si les élus ont voulu jeudi projeter l’image d’une unité transcendant les affiliations politiques, les lignes de fracture partisanes ont déjà, sur ce point, commencé à poindre.

Le ministre de la Justice, Peter MacKay, a levé le voile sur les pistes de réflexion explorées par les conservateurs. Comme il l’avait fait en matinée la veille lorsqu’interrogé à propos des événements à Saint-Jean-sur-Richelieu, M. MacKay a évoqué la possibilité de revoir l’article 810 du Code criminel. Cet article permet aux autorités d’imposer des normes de conduite à quelqu’un si un proche craint qu’il ne lui cause des lésions ou n’endommage sa propriété. Cet article permet même d’emprisonner la personne jusqu’à 12 mois si elle refuse de se soumettre à ces conditions. Le ministre a aussi évoqué une révision de la section du Code criminel traitant de terrorisme.

« Nous examinons toutes ces dispositions du Code criminel et toutes les mesures permises par la loi qui nous permettraient dans certaines circonstances de prendre des mesures préventives », a expliqué M. MacKay.

Quant à la sécurité sur la colline parlementaire, le ministre estime qu’il faudra peut-être revoir des choses, évoquant la multiplicité des forces constabulaires présentes (les gardiens de sécurité de la Chambre des communes, ceux du Sénat, la Gendarmerie royale du Canada, la police d’Ottawa). Il ne rejette pas la possibilité d’armer tous les gardiens comme l’avait suggéré le sergent d’armes, Kevin Vickers, en 2007. Tous ne le sont pas à l’heure actuelle. « C’est une mesure pratique qu’on étudie attentivement. De la même façon que nous avons armé les agents à la frontière pour des raisons similaires. »

Son collègue de cabinet Jason Kenney n’a pas caché sa préférence. Tout en reconnaissant que ces questions devaient être tranchées par des « experts », il a ajouté : « On peut se compter chanceux que ça n’ait pas été plus sophistiqué ou organisé. Je suis ici depuis 17 ans et j’ai noté que nonobstant le professionnalisme du personnel de sécurité, la situation peut être améliorée au niveau de la sécurité. » Le ministre Maxime Bernier a cependant insisté sur l’importance de maintenir « un juste équilibre » entre sécurité et accessibilité. « Le parlement est la maison du peuple et doit demeurer la maison du peuple. »

Cette maison du peuple a cependant été fermée aux visiteurs de manière « temporaire », a annoncé le président de la Chambre, Andrew Sheer. Il a commandé une revue exhaustive de toutes les actions prises lors de la fusillade pour s’assurer que les protocoles sont adéquats. « Les députés et les Canadiens demanderont comment une telle chose a pu se produire et ce qui est fait pour prévenir une répétition. Ce sont des questions légitimes. »

Hostilités en vue

Cette bonification des outils policiers risque de ne pas faire l’unanimité. Déjà jeudi matin, dans leurs discours respectifs à la Chambre des communes, les chefs de parti adoptaient des tons diamétralement opposés. De son côté, le premier ministre Stephen Harper a rappelé que son « gouvernement a proposé des amendements à la loi qui régit le Service canadien du renseignement de sécurité. Et comme vous le savez, au cours des dernières semaines, j’ai dit que nos lois et les pouvoirs policiers ont besoin d’être renforcés dans le domaine de la surveillance, de la détention et des arrestations. Elles ont besoin d’être beaucoup renforcées. Je promets aux députés que ce travail déjà en cours sera accéléré. »

Le chef du NPD Thomas Mulcair, lui, a plutôt souligné l’importance de ne pas basculer vers un État policier. Il a rappelé que des centaines de gens convergeaient chaque mercredi midi vers le parterre du parlement pour une séance publique de yoga. « C’est le symbole de l’ouverture et de la liberté. […] Nous ne pouvons pas permettre que cette ouverture et cette liberté soient réduites. »

Lors de la période de questions qui a suivi, le ministre de la Sécurité publique, Steven Blaney, a servi une mise en garde à ses adversaires. « Nous irons de l’avant et chercherons à obtenir l’appui de l’opposition, que malheureusement nous n’avons pas toujours eue dans le passé. » Autant le patron de la GRC que le chef de police d’Ottawa ont réclamé en conférence de presse des outils supplémentaires.

Retour sous le choc

Tous les parlementaires s’étaient fait un devoir de se présenter à la Chambre des communes jeudi pour envoyer le message que les activités démocratiques étaient revenues à la normale. Il régnait malgré tout une atmosphère irréelle dans cette jungle où soudainement parlementaires, adjoints politiques, gardiens de sécurité, journalistes faisaient fi des frontières habituelles pour s’échanger des clins d’oeil, s’offrir des étreintes rassurantes, partager des larmes et des récits.

Les traces de la fusillade parsemaient le hall d’honneur. Ici, une fenêtre percée de deux orifices, là, la porte de la salle de réunion des néodémocrates habillée de ruban noir pour dissimuler la béance. Partout, la pierre étoilée par l’impact des balles.

La journée a débuté par la traditionnelle parade du président, à laquelle prend toujours part le sergent d’armes, Kevin Vickers. Le héros du jour, qui a abattu le tireur fou la veille, a été applaudi sur son passage. À son arrivée à la Chambre des communes, il a obtenu une longue ovation nourrie des députés.

Les travaux ont débuté par un discours de MM. Harper et Mulcair, de Justin Trudeau, de la chef du Parti vert, Elizabeth May, du bloquiste Louis Plamondon et des ex-bloquistes Jean-François Fortin et Maria Mourani. Tous ont rappelé l’importance de rester fidèle aux valeurs canadiennes et de ne pas donner raison à la terreur en reniant ces valeurs. Les trois principaux chefs se sont mutuellement donné l’accolade.

Fait à noter, M. Harper a laissé entendre qu’il faudrait essayer de comprendre les racines de la fusillade d’Ottawa et de l’assassinat de Saint-Jean-sur-Richelieu. « Je me demande quelle faiblesse d’esprit pourrait faire en sorte qu’une personne rejette une nationalité que tellement de gens dans tellement de pays s’efforcent de mériter pour leurs enfants », a dit M. Harper. Mme Mourani a ajouté son grain de sel à ce sujet. « Un mal frappe notre pays, celui d’une jeunesse vulnérable qui se fait tous les jours intoxiquer le cerveau par des idéologies djihadistes desquelles elle se nourrit allégrement sur Internet. »

Notons que Mme May, d’ordinaire si appréciée de ses collègues, a été chahutée lorsqu’elle a qualifié les deux événements de la semaine d’« actes isolés commis par des hommes profondément dérangés et troublés qui ont été attirés vers quelque chose de fou. Je ne crois pas qu’il y a un vaste réseau ou que le pays est plus à risque aujourd’hui qu’il l’était la semaine dernière. »

Terrorisme : le Canada au G6

Le Canada participera à une réunion de six ministres européens de l’Intérieur consacrée à la lutte antiterroriste le 6 novembre à Paris, a annoncé jeudi le ministre français Bernard Cazeneuve. Cette invitation a été scellée au terme d’un entretien téléphonique entre M. Cazeneuve et le ministre de la Sécurité publique Steven Blaney au sujet de l’attentat qui a fait deux morts, dont le jeune tueur, mercredi dans la capitale fédérale. Le G6 réunit les ministres de l’Intérieur d’Espagne, de France, d’Allemagne, du Royaume-Uni, d’Italie et de Pologne. Les États-Unis et la Turquie ont aussi prévu de participer à cette réunion.

Blitz diplomatique en vue

Les responsables canadiens prévoient un blitz diplomatique au sud de la frontière afin de répondre à toutes les inquiétudes à la suite des deux attaques cette semaine qui ont retenu l’attention jusqu’aux États-Unis. Une source au sein du gouvernement a indiqué que l’ambassadeur Gary Doer avait l’intention de se rendre aux États-Unis dans les prochains jours afin de rappeler aux décideurs américains l’engagement du Canada à protéger la frontière. Le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a déjà commencé à effectuer des entrevues auprès des médias américains afin de rassurer la population.
24 commentaires
  • Guy Vanier - Inscrit 24 octobre 2014 03 h 09

    Bien d'accord avec vous Mme May!

    <<<actes isolés commis par des hommes profondément dérangés et troublés qui ont été attirés vers quelque chose de fou. Je ne crois pas qu’il y a un vaste réseau ou que le pays est plus à risque aujourd’hui qu’il l’était la semaine dernière.>>>

    Leurs passeports avaient été confisqués, les forces de l'ordre étaient au courant de ces deux hommes, pourquoi ne pas intervenir pour le soigner avant qu'ils ne passent à l'action?

    • claire Piché - Inscrit 24 octobre 2014 07 h 59

      Vous affirmez sans être informé.

      Le passeport de Michael Zehaf-Bibeau n'a pas été confisqué, sa demande de passeport suivait le processus normal de vérification au moment de la tuerie.

      Ces 2 hommes ne sont pas malades, ils sont des « croyants » et ont obéi aux directives de Abou Mohamed al Adnani, le porte parole de l'État islamique :« "La meilleure chose que vous puissiez faire est de vous efforcer de tuer tout infidèle, qu'il soit Français, Américain ou d'un de leurs pays alliés", déclare le porte-parole de l'Etat islamique, Abou Mohamed al Adna. Si vous ne pouvez pas trouver d'engin explosif ou de munition, alors isolez l'Américain infidèle, le Français infidèle, ou n'importe lequel de ses alliés. Ecrasez-lui la tête à coup de pierre, tuez-le avec un couteau, renversez-le avec votre voiture...

      Réf.: Le Monde
      http://lci.tf1.fr/monde/moyen-orient/l-etat-islami

    • Patrick Lépine - Inscrit 24 octobre 2014 08 h 12

      La réponse à votre question, c'est que les forces de l'ordre souhaitaient probablement ainsi les utiliser.

      Lorsque les idées ne passent plus au parlement, un peu de terrorisme permet de faire bouger les choses, enfin c'est ainsi que voit les choses monsieur Harper.

      Même monsieur Trudeau se laisse emporter par la "vague de sympathie" pour ce Canada...

    • Maryse Veilleux - Abonnée 24 octobre 2014 08 h 49

      Ce matin les autorités policières ont confirmées qu'il n'y avait aucun lien entre les 2 incidents. Que le tireur au Parlement n'avait aucun passé de nature religieuse. Ce qui va dans le sens de ce qu'a dit madame May. Générer de la peur sociale est fort efficace pour contrôler la population.

    • Nicole Bernier - Inscrite 24 octobre 2014 10 h 06

      Mme Piché,
      allez dont lire l'article Du Devoir qui parle des déboires de Martin Couture-Rouleau et des jeunes hommes en mal d'identité

      http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-soci

      Vous verrez que de tout attribuer la violence de ces jeunes hommes, comme vous le faite, à leur conversion à une religion est une sérieuse déformation de la problématique... Cela illustre davantage comment vous vous êtes faites avoir par la propagande anti-religion... anti-islam

    • Jean-François Trottier - Inscrit 24 octobre 2014 10 h 59

      Il faut traiter ces cas pour ce qu'ils sont: des personnes embrigadées dans une secte et qui posent un geste qu'ils veulent, et peut être, définitif selon ce qu'on en fait.
      Que ce soit à Waco ou dans le cas du Temple Solaire (on pourrait trouver des exemples jusqu'à Massada il y a 2000 ans!), personne n'a pensé à augmenter les peines ou la sécurité pour les sectaires. Là oui. Eh ben.

      Par contre on peut augmenter la vigilance, surtout tenant compte du fait que le Canada est en guerre. Ici de simples règlements venant de l'exécutif suffiront, ce qui évitera de transformer le Canada en état policier... peut-être. J'en doute.
      Il restera ensuite à trouver comment un pays peut être en guerre contre une secte.
      En tout cas, on assiste à une nouvelle évolution du 2.0 : la récupération des médias sociaux par le gouvernement se bâtit et agit maintenant, de minute en minute. Très fort.
      Il suffit de lire les journaux ces temps-ci: que ce soit pour ceux d'information ou d'opinions, le vocabulare utilisé est celui des conservateurs. Leur discours tien toute la place, ce qui fait qu'on n'a que le chois entre leur option ou bien pas-leur-option. Exit la nuance.

    • Serge Lemay - Inscrit 24 octobre 2014 11 h 13

      À Claire Piché, pour croire que Dieu nous mandate pour tuer faut être dérangé. Restreindre les liberté de tout un peuple pour deux gestes isolés, ça me semble une réaction disproportionnée.

    • Simon Chamberland - Inscrit 24 octobre 2014 17 h 05

      M. Lépine,

      J'aurais plutôt tendance à chercher la réponse dans le fait que les policiers et l'état en général ne peuvent pas commencer à hospitaliser de force chaque personne présentant des problèmes de santé mentale.

      Bien que mon explication très terre à terre et qu'elle ne fasse pas de Harper un gros méchants qui tire les ficelles, c'est à considérer.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 24 octobre 2014 06 h 52

    Perspective

    Ce qui s'est passé cette semaine est vraiment triste pour les victimes et leur famille. Cependant il faut remettre les choses en perspective et pour ceux qui ont suivi la politique internationale canadienne au cours des dernières années, le résultat n'est pas surprenant. C'est ce qui se passe quand nous entrons dans une idéologie de "va-t'en-guerre" et de prises de position très controversées. Je suis d'accord avec madame May, d'autant plus qu'hier il a été confirmé qu'aucun lien n'était fait entre les 2 tireurs, si ce n'est un effet d'entraînement. Le même phénomène se produit lors de la publicisation des suicides. Mais notre gouvernement fédéral actuel va saisir cette occasion pour augmenter la surveillance de la population, totalement inefficace afin de prévenir de telles situations. Il faut se demander comme société pourquoi ces personnes ont posées ces actes. Actes qui se produisent régulièrement aux États-Unis, mais sans revendications politiques et qui sont maintenant considérées presques normales. Et la désinstitutionnalisation psychiatrique qui se poursuit. C'est pour quand l'intelligence et la réflexion?

    • Raymond Lutz - Inscrit 24 octobre 2014 08 h 56

      Je lis les commentaires ici (Le Devoir) et je suis soulagé d'y percevoir beaucoup d'intelligence et de réflexion justement... et la couverture de ce journal n'est pas trop sensationnaliste (le fond noir à la une, avec "Le Canada attaqué" était de trop cependant). Continuons notre rôle d'éducation et de diffuseurs d'intelligence et de réflexion!

      Tiens, matière à réflexion: une vie de soldat à Ottawa vaut-elle plus (pour chambouler les lois) qu'une vie d'amérindienne dans les provinces de l'ouest? Hmmm...

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 24 octobre 2014 07 h 24

    Pourquoi?

    Simple: parce que la loi ne le permet pas. S'il fallait soigné tout ceux qui sont qualifié de fou ou soupçonnés de l'être, il ne resterait plus grand place de libre dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques. Et malheureusement peut-être, les voyants et les voyantes ne sont pas admis comme spécialistes à quelque niveau que ce soit en ce qui concerne la sécurité...

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 24 octobre 2014 07 h 42

    Une affaire de coeur...

    Mme Mourani: « Un mal frappe notre pays, celui d’une jeunesse vulnérable qui se fait tous les jours intoxiquer le cerveau par des idéologies djihadistes desquelles elle se nourrit[ ...] sur Internet. » Les mots les plus importants pour moi, ici, sont "nourrit" et, vulnérable. Si des jeunes se nourrissent de cette violence et de ses faux espoirs, c'est qu'il y a un manque profond et+ ou - généralisé chez eux. Lequel?

    Mais cela ne semble n'intéresser personne chez nos élus, surtout. Ces jeunes sont abattus comme des chiens enragés, sans procès, et meurt avec leurs secrets, mais ce sont des enfants du Québec, aussi, et il faudrait tout de même savoir. On se croirait dans le sud des USA où de jeunes Noirs comptent pour peu de chose au bout d'un fusil, et ici, qu'ils soient Québécois ou Canadiens: on les vise en plein là où c'est... efficace, mais vraiment! Et comme le chantait si bien Brel mais sur un autre sujet "au suivant!"

    • Réal Simard - Abonné 24 octobre 2014 10 h 50

      Mme Massicotte, Je suis d'accord avec vous. Le canada en cela ressemble de plus en plus au USA ou a Israël ou l'on tire et on pose des questions après coup.

      Je donne souvent en exemple la France qui a subit le terrorisme de CARLOS et al dans les années 80. Et bien 10 ans après les faits, les agents français on interpellé Carlos au Soudan et il a été jugé en France pour ces crimes. Il est encore en prison.

      Abattre des terroristes comme on tue des chiens c'est utiliser les mêmes méthodes que ceux que l'on veut combattre et la démocratie en souffre.

  • Jean Santerre - Abonné 24 octobre 2014 07 h 56

    Dérapage

    Je suis aussi en accord avec la lecture de Mde May des évènements.
    J'ai aussi apprécié le discours pacificateur de M. Mulcair.
    Pour le reste, tout est pareil comme avant, un acte déplorable pour deux journées consécutives et voilà les politiciens qui s'emballèrent et crient à la guerre.
    Mais aucune loi ou policier, n'empêchera des individus mal instruits et ayant un désir d'absolue impossible à réaliser de croire qu'un geste d'éclat malheureux puisse avoir un quelconque aboutissement positif.
    Des milliers de jeunes gens qui ont perdu foi dans une société individualiste et cruelle, cèdent au charme des paradis artificiels, de geste téméraire et dangereux, en n'ayant aucun égard pour leur vie et celle de leur semblable.
    Des milliers, chaque année en perde la vie ou se l'enlève de manière discrète ou spectaculaire.
    Tous, ils cherchent une raison d’exister.
    Le terrorisme, c'est autre chose.