Le Canada pris pour cible

Le premier ministre Stephen Harper s’est adressé à la nation mercredi soir pour livrer un message sans ambiguïté : l’attentat d’Ottawa ne fera que redoubler la détermination canadienne à s’attaquer aux « terroristes » et à ceux qui veulent importer leur « sauvagerie ».

« Au cours des prochains jours, nous en apprendrons davantage sur le terroriste et ses possibles complices », a-t-il dit au cours d’une déclaration bilingue de six minutes. « Mais les événements de cette semaine nous rappellent tristement que le Canada n’est pas à l’abri des types d’attaques que nous avons vues ailleurs dans le monde. »

Stephen Harper établit donc un lien entre la fusillade au parlement d’Ottawa et le geste de Martin Rouleau-Couture à Saint-Jean-sur-Richelieu lundi.

Faisant une apparente allusion à la participation canadienne à la mission militaire en Irak, le premier ministre a indiqué que ces événements renforceront la détermination du Canada à traquer les extrémistes ici comme à l’étranger. « Ils augmenteront notre détermination et nos efforts à travailler avec nos alliés à combattre les organisations terroristes qui brutalisent tant de gens dans le monde dans l’espoir d’amener leur sauvagerie jusqu’à nos rivages. Ils ne trouveront refuge nulle part. […] Le Canada ne sera jamais intimidé. » D’ailleurs, la Chambre des communes doit siéger normalement jeudi.

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, qui a pris les ondes juste après le premier ministre, a parlé d’un « acte de haine et de brutalité, un acte de lâcheté qui ciblait le coeur même de notre démocratie, le coeur de ce qui nous définit en tant que peuple ». « Cette attaque avait comme objectif de saper notre confiance et de nous diviser en utilisant la peur. Cette tentative a échoué. Au contraire, les événements d’aujourd’hui nous ont rapprochés. Ils nous ont rendus encore plus forts et plus résolus. »

Le chef libéral n’a pu se rendre en studio pour sa déclaration parce qu’il venait à peine de sortir du confinement lui était imposé. « Les criminels ne dicteront pas comment on agit, comment on se gouverne, ni comment on se regarde les uns les autres. Ils ne changeront pas nos valeurs », a déclaré Justin Trudeau, qui n’a pas utilisé le mot « terrorisme ». « Rester qui on est en temps de crise fera de nous un exemple pour le reste du monde. […] Certains ont parlé de la perte d’innocence de notre pays. Mais c’est faux. Le Canada n’a jamais été innocent face aux menaces de ce monde. Nous savons que nous ne sommes pas immunisés. Ce qui est vrai, c’est que nous n’avons jamais laissé ces menaces nous définir. »

M. Trudeau est le seul qui s’est adressé à la communauté musulmane, avec qui il promet de coopérer pour prévenir « l’influence de l’idéologie propagandiste qui se dit une religion ». « Les Canadiens savent que de tels actes commis au nom de l’islam sont une déformation de votre foi. »


Une journée sous haute tension

La journée aura été riche en émotions fortes dans cette capitale réputée si tranquille. Un peu avant 10 h en matinée, le suspect, Michael Zehaf-Bibeau, 32 ans, s’est rendu au Monument commémoratif de la guerre, situé à une centaine de mètres de l’enceinte parlementaire. Là, il a ouvert le feu sur un des soldats montant la garde symbolique sur la tombe du Soldat inconnu. Le caporal Nathan Cirillo, 24 ans, a succombé à ses blessures. Le suspect est ensuite remonté dans sa voiture, a fait demi-tour pour s’approcher de l’enceinte parlementaire, qu’il n’a pas pénétrée à cause des barrières. Selon certaines sources, il aurait franchi les obstacles à pied pour ensuite s’emparer d’une limousine ministérielle avec laquelle il s’est rendu jusqu’à la tour de la Paix. Là, à l’extérieur, un coup de feu a retenti.

À l’entrée du suspect dans l’édifice du parlement, une première salve de coups de feu a retenti, selon le journaliste Josh Wingrove, du Globe and Mail. L’homme aurait ensuite parcouru une centaine de mètres lorsqu’une seconde fusillade de plusieurs dizaines de coups de feu a retenti, fusillade que M. Wingrove a filmée. Le suspect a été abattu par le sergent d’armes du Parlement, Kevin Vickers.

Au moment des faits, près de 300 députés et sénateurs étaient réunis en caucus de chaque côté de ce corridor emprunté par le tireur, les conservateurs à l’ouest, les néodémocrates à l’est, avec leur chef respectif.

Au départ, plusieurs ont cru entendre simplement des travaux de construction, comme il y en a depuis des mois sur la colline parlementaire. « Et après trois ou quatre coups, tu t’aperçois que non », a relaté au Devoir le néodémocrate Alexandre Boulerice, qui se trouvait dans la salle avec ses collègues. Rapidement, des gardiens de sécurité ont investi la salle et barricadé les portes. Les élus se sont terrés, dans un silence complet.

En quelques minutes, 25 ou 30 autres coups de feu ont retenti, a raconté M. Boulerice. « J’étais sous une table, je regardais la porte. Et je pensais : qu’est-ce qui va sortir de cette porte-là ? Parce que tu entends des coups de feu, mais tu ne sais pas combien il y a d’assaillants. Qui est en train de gagner de l’autre bord ? Est-ce qu’on a perdu le contrôle du couloir ? C’est toutes ces idées-là qui te traversent l’esprit », a-t-il partagé, ébranlé. Les députés ont été déplacés vers une autre pièce, où ils sont restés terrés plus de dix heures avant de pouvoir quitter le parlement.

« J’avais peur, a avoué M. Boulerice. Quand tu entends des coups de feu qui sont à quelques mètres de toi, de l’autre côté d’une porte… Disons que tout le monde a pensé que c’était peut-être notre dernière journée. »

Du côté des conservateurs, des chaises ont été empilées pour bloquer la porte, montrait une photographie publiée sur Twitter par une députée. Le sénateur Claude Carignan raconte au Devoir que ce sont les députés eux-mêmes qui ont barricadé la porte. « La grande difficulté, c’est qu’on ne savait pas si c’était le même homme qui avait tiré tous les coups de feu. » Alors la question se posait : « J’ai pensé au nombre de personnes qui étaient peut-être mortes de l’autre côté. […] J’ai pensé à vous, les journalistes, parce qu’on savait que vous étiez tous là. » La peur était d’autant plus importante que personne n’a eu accès à son téléphone pendant 25 minutes, ceux-ci devant être laissés en consigne avant un caucus.

La panique était telle au parlement que des gens travaillant au quatrième étage de l’édifice du Centre ont essayé de sauter par les fenêtres, a appris Le Devoir. Ce sont des membres des forces de l’ordre qui ont dû leur dire de ne pas le faire, car ils risquaient de se tuer. Ils ont finalement été évacués par un échafaudage improvisé assemblé par des travailleurs de la construction qui oeuvraient déjà sur les lieux.

Des députés qui ont de jeunes enfants à la garderie du parlement ont aussi été pris de panique. C’est qu’elle a été bouclée (lockdown) jusqu’à tard en soirée, comme d’ailleurs plusieurs édifices du centre-ville. Tout le centre-ville d’Ottawa avait été bouclé dès 10 h le matin. Députés et employés parlementaires sont restés enfermés plusieurs heures avant de pouvoir sortir. Approximativement un millier de personnes étaient toujours à l’intérieur en début de soirée.

Au total, trois blessés ont été transportés à l’hôpital Civic d’Ottawa. Tous avaient obtenu leur congé en début de soirée. L’un d’eux serait un agent de sécurité du parlement qui aurait été blessé par balle à la jambe en essayant de maîtriser le suspect lors de son arrivée à la tour de la Paix. Pendant une bonne partie de la journée, la théorie d’un deuxième, voire d’un troisième tireur a couru. Ce qui expliquerait peut-être le maintien de strictes mesures de sécurité dans le périmètre jusqu’au début de la soirée.

Le premier ministre Harper s’est entretenu avec MM. Mulcair et Trudeau pendant la journée, de même qu’avec quelques chefs d’État, dont le président américain, Barack Obama.

Le Canada sur la piste des djihadistes

16 juin Adoption de la réforme conservatrice de la Loi sur la citoyenneté permettant notamment de retirer la citoyenneté aux Canadiens détenant une double nationalité s’ils ont commis un acte terroriste.

7 octobre Les députés de la Chambre des communes votent à 157 contre 134 en faveur de frappes aériennes contre le groupe État islamique en Irak.

8 octobre La Gendarmerie royale du Canada (GRC) reconnaît qu’elle enquête sur 90 individus liés au terrorisme se trouvant au Canada.

15 octobre Le gouvernement conservateur évoque un projet de loi visant à renforcer les pouvoirs du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) pour contrer les menaces terroristes.

20 octobre Attentat de Saint-Jean-sur-Richelieu.