Mercredis noirs

Je déteste les mercredis. Je couvre l’actualité politique fédérale depuis 15 ans, et depuis 15 ans, je déteste les mercredis. Car mercredi rime avec réunions de caucus. Ces réunions qu’organise chaque parti politique pour faire le point sur sa stratégie. Pour nous, journalistes, cela signifie faire le pied de grue tout l’avant-midi pour recueillir les commentaires — la plupart du temps inutiles, voire insignifiants, trop souvent les deux — des uns et des autres sur les sujets du jour.

C’est aussi l’occasion de râler contre les gardiens de sécurité qui, bien qu’ils me connaissent depuis tant d’années, exigent encore de voir ma carte d’identité et me forcent à rester dans « l’enclos » aménagé pour contenir les journalistes. Seule récompense à l’horizon : aller manger un oeuf-muffin et sa ration de p’tites patates à la cafétéria du parlement en attendant la sortie des députés. Qui nous serviront une seconde rasade de commentaires, cette fois assaisonnés du « spin » officiel qu’on leur aura fourni en caucus.

Tireur fou

Mercredi, à 9 h 55, comme tous ces satanés mercredis, l’heure du bacon avait sonné. J’ai regardé ma collègue et lui ai annoncé, à contrecoeur et à sa grande déception, que je préférais rentrer au bureau faire avancer quelques dossiers et revenir plus tard pour la sortie des parlementaires. N’eût été cette décision santé, Marie et moi serions probablement arrivées face à face avec le (les ?) tireur fou.

Nous venions tout juste de sortir de l’édifice du Centre et marchions peinardes vers notre bureau quand un policier a surgi devant nous en courant et nous a crié de nous coucher au sol, qu’un homme armé était en cavale. Lui savait déjà. Et pestait contre notre insouciance, qui n’était qu’ignorance.

Bizarrement, j’ai repensé de manière confuse à la fusillade de Polytechnique, à ces témoins impuissants qui n’avaient pas été immédiatement pris au sérieux en tentant d’alerter les autres étudiants. Aussi, journaliste ou pas, je n’ai pas posé de question. Je me suis aplatie au sol.

Cela ne m’a procuré aucun sentiment de sécurité. Me voici qui étais plate comme une crêpe, sans mobilité, à découvert sur une vaste étendue d’asphalte, faisant dos à cette tour de la Paix si mal nommée en les circonstances, à quelques mètres du drame. Un coup de feu a retenti. Rester couchée ? Es-tu malade ! ?

Faisant fi de la consigne, je me suis relevée et ai enjambé le muret qui longe le trottoir menant au parlement. La chute de l’autre côté était d’environ trois mètres. Ma jambe me rappelle aujourd’hui que l’atterrissage ne s’est pas fait en douceur. Là, tapie dans les arbustes derrière ce mur de pierres centenaires sécurisantes, j’ai fait la seule chose que je sache faire : écrire.

J’ai empoigné mon BlackBerry, et d’une main tremblante, faisant fi des erreurs d’orthographe et des fautes de frappe, j’ai twitté. « Urgent. Un homme arme au parlement vient de tier une balle. » Et bien qu’isolée dans mes arbustes (Marie avait pris une autre direction), je n’étais plus seule : la communauté Twitter me « retwittait ». J’ai « trendé ». Ma bouteille à la mer 2.0 avait été repêchée.

Éventuellement, les policiers nous ont crié de sortir de nos trous et de courir le plus vite possible pour quitter l’enceinte parlementaire. Run for your life. Nous nous sommes terrées dans notre bureau avec vue sur la colline et pour la première fois en 15 ans, j’ai regretté d’avoir un espace de travail aussi fenestré.

Mais une certitude m’avait gagnée : dans notre microcosme parlementaire d’Ottawa, c’était notre 11-Septembre à nous et beaucoup de choses ici allaient changer. À commencer par moi, qui ne râlerais plus contre les agents de sécurité.

6 commentaires
  • Anne-Marie Allaire - Abonnée 23 octobre 2014 07 h 45

    La peur-panique

    Mme Buzzetti, je compatis grandement a vos émotions mais je vous souligne que la peur est mauvaise conseillère et trouve que votre comparaison avec la tragédie du 11 septembre est boiteuse. Un seul homme, peut-il faire trembler un pays de telle sorte que la démocratie en soit ébranlée? Une attaque désorganisée peut-elle etre comparée a des dizaines de semaines de préparation afin de détruire systématiquement des centaines de vies? Une chose est sure, le déferlement de propos alarmistes restreindra de plus en plus nos libertés et cela, avec l'accord de tous. Ils auront malheureusement ainsi gagné. En attendant les nouvelles lois, je vous souhaite bon repos.

  • Robert Paradis - Abonné 23 octobre 2014 09 h 28

    Merci pour ce témoignage.

    Je vous lis habituellement pour m'informer, mais ce matin votre témoignage m'a touché. La qualité de votre écriture et le rythme font sentir l'intensité du moment que vous avez vécu.
    L'information est une chose importante et le témoignage bien senti a sa place dans des circonstances aussi exceptionnelles.
    Merci pour votre témoignage.

  • Colette Pagé - Inscrite 23 octobre 2014 09 h 51

    Un talent de raconteuse !

    Dans le cadre de cet événement dramatique, le texte d'Hélène Buzzeti se lit comme les pages d'un roman palpitant. Merci d'être là et de nous rapporter les faits avec beaucoup de professionalisme. Chapeau et soyez prudente !

  • André Lefebvre - Inscrit 23 octobre 2014 09 h 56

    Mercredi

    "Pour nous, journalistes, cela signifie faire le pied de grue tout l’avant-midi pour recueillir les commentaires — la plupart du temps inutiles, voire insignifiants, trop souvent les deux — des uns et des autres sur les sujets du jour."

    En fait ce sont les sujets du jour qui sont insignifiants. S'ils étaient valables, cela permettrait d'améliorer notre système social pour éviter la fragilisation d'individus dont certains recourrent à la violence de plus en plus. Plus le système "fragilise" l'individu, plus il est facile pour les "extrémistes" de "déclancher" des réactions de violence à distance, par de simple messages médiatiques. Aucun besoins d'installer des "cellules extrémistes" dans nos pays pour y arriver. Le simple mécontentement social est suffisant pour provoquer des réactions plus ou moins violentes selon le degré de "fragilisation sociale".

    Nos dirigeants se contentent d'enlever des passeports, de surveillance sans pouvoir faire rien d'autre et de restriction de liberté sociale. Ils ne songent pas un seul instant à améliorer la situation individuelle du citoyen.

    Vous avez raison de détester les mercredi; mais le citoyen, lui, fait le pied de grue 7 jours sur 7.

    André Lefebvre

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 23 octobre 2014 13 h 05

    Incompétence

    Ce malheureux évènement met en relief les lacunes en matière de sécurité à Ottawa. S'ils avaient été bien organisés, le suspect auraît été appréhendé dès son arrivée. Mais non. La panique s'est installée et on a cru au pire. Encore plus choquant, l'enflure politique et médiatique qui a suivi. Les discours creux des trois chefs, identiques, n'étaient pas accordés à l'évènement. Il s'agit d'un seul suspect canadien qui a agit seul. Ce n'était pas un complot impliquant un groupe organisé. On ne sait même pas si cet individu avait des liens avec les terroristes d'outre-frontière, ni quel était l'état de sa santé mentale. Harper en a profité pour amener de l'eau au moulun de ses ambitions militaristes. "Qui sème le vent récolte la tempête" dit le proverbe. Et les médias de suivre en moutons, plus malinformés les uns que les autres, sortant des boules à mites les évènements du passé, en les ressassant ad nauséam. Interrogeant les premiers quidams qui n'ont rien vu, essayant de remplir le temps d'antenne avec du verbiage et des si. Les seules vraies victimes ici sont ce militaire qui était en poste. Et le suspect lui-même, victime de ses illusions. Le sergent qui l'a abattu l'a privé d'un procès qui nous auraît instruit sur ses intentions et motivations, utiles pour prévenir ce genre d'actes à l'avenir. Pour un professionnel des services de l'ordre, il n'est pas un héros à nos yeux.