Le tueur avait été interrogé ce mois-ci

La voiture que conduisait Martin Rouleau-Couture s’est renversée dans un fossé à l’issue d’une chasse à l’homme qui a suivi l’attaque lundi.
Photo: Pascal Marchand La Presse canadienne La voiture que conduisait Martin Rouleau-Couture s’est renversée dans un fossé à l’issue d’une chasse à l’homme qui a suivi l’attaque lundi.

Il semble que les troupes conservatrices aient eu raison d’associer dès lundi à un acte terroriste le geste de Martin Rouleau-Couture à Saint-Jean-sur-Richelieu. La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a confirmé mardi soir que l’homme de 25 ans était dans sa mire depuis juin et qu’elle l’avait même intercepté en juillet alors qu’il tentait de s’envoler pour la Turquie. En l’absence de preuve suffisante, cependant, il n’a pas pu être inculpé.

« Dans les semaines qui ont précédé les événements d’hier [lundi], nous l’avions rencontré à plusieurs reprises », a expliqué en point de presse la porte-parole de la GRC, Martine Fontaine. La GRC intervenait auprès de lui en collaboration avec l’imam de la mosquée qu’il fréquentait « pour l’encadrer et l’influencer positivement ». La GRC l’avait rencontré la dernière fois le 9 octobre et avait noté une amélioration rassurante de son cas.

Faut-il conclure que les forces policières n’ont pas bien fait leur travail ? Pas du tout, s’est défendue Mme Fontaine. « Quand une personne planifie seule un acte, qu’il n’y a pas de préparation manifeste et qu’il utilise un véhicule comme arme, les indications sont plus difficiles à détecter. » En anglais, elle a ajouté que « même s’il avait été sous surveillance », son geste n’aurait pu être empêché. « Ce n’est pas un crime de conduire une voiture ou d’être dans un stationnement. »

Depuis que les conservateurs sont au pouvoir, c’est un crime de tenter de quitter le Canada pour aller commettre un acte terroriste à l’étranger. Le passeport de M. Rouleau-Couture a été saisi lors de son interception à l’aéroport, mais le bureau du Directeur des poursuites pénales a estimé que les preuves n’étaient pas suffisantes pour déposer des accusations.

Martin Rouleau-Couture a foncé avec sa voiture sur trois militaires lundi, tuant l’adjudant Patrice Vincent et blessant légèrement un second soldat. Il avait attendu deux heures dans le stationnement d’un centre de Service Canada avant d’agir. L’enquête déterminera s’il visait spécifiquement des soldats ou ces individus.

Martin « Ahmad » Rouleau-Couture s’était converti à l’islam il y a 18 mois. Sa propre famille, qui s’inquiétait de sa radicalisation, l’a signalé aux autorités. Selon un ami non identifié interrogé par Radio-Canada, M. Rouleau-Couture avait converti quatre ou cinq amis à l’islam et avait offert de leur « payer le voyage en Afghanistan pour faire le djihad ». Selon cet ami, M. Rouleau-Couture voulait mourir en martyr. « On pensait qu’il le ferait là-bas, pas ici. » Selon le réseau CBC, M. Rouleau-Couture était « très fâché » de la participation du Canada à la mission militaire en Irak contre le groupe armé État islamique (EI).

Le mois dernier, le porte-parole de l’EI avait suggéré aux sympathisants de la cause de « tuer le mécréant ». « Égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture. »

 

Sous surveillance

La GRC a confirmé que M. Rouleau-Couture figurait parmi les quelque 90 personnes faisant l’objet d’une enquête de sécurité nationale auxquelles avait fait référence le commissaire de la GRC, Bob Paulson, lors de son passage en comité parlementaire le 8 octobre dernier. Ironie de l’histoire, lors de cette audience, le directeur du Service canadien du renseignement de sécurité, Michel Coulombe, s’était fait rassurant. « Nous n’avons pas d’information indiquant qu’une attaque est imminente. » Selon le réseau Global, le niveau d’alerte au Canada a été relevé en catimini vendredi dernier, soit une semaine après cette déclaration rassurante et trois jours avant les événements de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Pour les politiciens conservateurs, dès le début de la journée mardi, il ne faisait plus de doute qu’il s’agissait d’un attentat terroriste. « Nous prenons la menace terroriste au sérieux. Ce drame nous rappelle douloureusement que cette menace est bien réelle », avait déclaré le ministre de la Sécurité publique Steven Blaney lors d’un bref point de presse à Saint-Jean-sur-Richelieu en compagnie de son homologue provinciale, Lise Thériault.

Au même moment, le ministre de la Défense, Rob Nicholson, assistait depuis la base militaire albertaine de Cold Lake au départ des CF-18 destinés à la mission irakienne. « Notre gouvernement craint que si on ne répond pas à cette menace, l’EI va seulement continuer à grandir, contribuant à déstabiliser le Moyen-Orient. Et nous avons peur que ces militants radicalisés inspirent les terroristes qui menaceront le Canada ici, à la maison. »

Avant que les corps policiers ne tiennent leur conférence de presse confirmant plusieurs hypothèses, les partis d’opposition avaient laissé entendre que les conservateurs sautaient trop vite aux conclusions en parlant de terrorisme. Mais ils avaient aussi reconnu la possibilité que le premier ministre ait en sa possession des détails qu’eux n’avaient pas. Ils sommaient Stephen Harper de les partager.

« M. Harper a le devoir de nous dire sur quoi il se base, a dit le chef du NPD, Thomas Mulcair. Si le gouvernement a de l’information, qu’il la donne. » À aucun moment M. Mulcair n’a utilisé le mot « terrorisme ». Le chef libéral Justin Trudeau a dit ne pas vouloir « politiser cet enjeu ».« Ce n’est pas un moment pour poser des questions politiques. Nous devons être solidaires. » À la Chambre des communes, M. Harper a déclaré que le geste de Martin Rouleau-Couture allait « à l’encontre de nos valeurs en tant que démocratie civilisée ».

Notons que selon l’agence QMI, trois jours avant de poser son geste, l’homme avait déposé une requête judiciaire pour obtenir la garde partagée de son fils de trois ans que lui refusait son ex-conjointe.

Par ailleurs, notons que le ministre Blaney a laissé entendre que les policiers de Saint-Jean-sur-Richelieu ont bien fait de tirer sur le suspect. « J’aimerais exprimer ma gratitude pour les quatre policiers qui hier ont posé un geste visant à assurer notre sécurité », a-t-il dit, ajoutant que le service de police « s’est tenu debout pour assurer notre sécurité. Nous reconnaissons que les policiers mettent en jeu leur vie tous les jours de sorte que nous puissions continuer à vivre en paix et à vaquer à nos occupations. »

Ailleurs dans le monde

L’événement de Saint-Jean-sur-Richelieu n’a pas choqué qu’au Canada. En Europe, aux États-Unis et au Moyen-Orient aussi le geste posé par un Québécois radicalisé contre deux membres des Forces armées a fait la manchette. Le réseau arabe Al-Jazeera reprenait une dépêche de l’Associated Press mardi présentée en manchette du site Web, sur la bande défilante des nouvelles de dernière heure. Idem au Jerusalem Post, au journal israélien Haaretz et sur le site du Gulf Times du Qatar, qui relayaient aussi des textes d’agences, tandis que le Jordan Times en parlait dans sa page « monde ». Plus près de nous, le New York Times faisait aussi la manchette avec la nouvelle québécoise, comme le site NBC News. En Europe, le Guardian britannique, France 24 et le journal français Libération ont fait état de l’événement. Même de l’autre côté de la planète, The Australian titrait « Un soldat tué dans une attaque au Québec » parmi ses nouvelles internationales.


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