Les médias, instruments de guerre partisane

Les médias canadiens deviendront-ils complices obligés de la propagande partisane conservatrice ? Plusieurs le craignent et le dénoncent à travers le pays.

Le gouvernement a confirmé cette semaine son intention de modifier la Loi sur le droit d’auteur pour permettre aux formations politiques d’utiliser sans autre permission tout matériel journalistique gratuitement dans des publicités électorales. Des « éléments de nouvelles » sortis de leur contexte pourront donc être remâchés à la sauce partisane voulue.

Ce projet conservateur est dans les faits une contre-attaque à un consortium de diffuseurs (CBC/Radio-Canada, Bell Media, Shaw et Rogers) qui se sont unis en mai dernier pour prévenir les partis qu’ils n’accepteront aucune publicité politique utilisant leur contenu sans un consentement explicite. Il en va de la protection de l’indépendance journalistique, disaient-ils.

Animateur à CTV et chroniqueur politique de longue date, Don Martin rappelle que ce projet émane d’un premier ministre qui a constitué sa propre équipe de télévision pour fabriquer des reportages que « personne n’écoute ». Mais Stephen Harper a besoin de plus, dit Martin.

Il a besoin d’une loi qui lui permettrait d’utiliser et de déformer chaque parole prononcée par n’importe quel député ou commentateur. Si le règlement passe, Martin prévoit que la langue de bois robotisée deviendra encore plus la norme.

Entre autres choses inacceptables, dit-il, le projet souhaité obligerait les médias à diffuser les publicités montées avec du matériel détourné (même s’il provient du même diffuseur). Impossible de refuser — le gouvernement parle d’empêcher les médias de « censurer » le contenu. Don Martin estime qu’un gouvernement qui veut forcer la diffusion de sa propagande flirte avec le « fascisme ». Seule consolation, suggère-t-il : les autres partis politiques pourront eux aussi utiliser des images embarrassantes pour les conservateurs, par exemple celles impliquant les sénateurs Mike Duffy ou Patrick Brazeau.

Dans le Toronto Star, Tim Harper rappelle que les conservateurs font campagne depuis longtemps contre les « élites médiatiques » (c’est un terme utilisé pour recueillir des fonds) et ne rechignent jamais à présenter les journalistes comme étant des ennemis officiels de l’État.

Selon le chroniqueur, le projet conservateur créerait une deuxième loi sur le droit d’auteur : la première est là pour protéger les artistes et la deuxième rendrait les médias complices des intérêts partisans. Si cela fonctionne, le Canada de 2015 en sera un où les médias seront une sorte d’extension du gouvernement, dit-il. Le moindre reporter, caméraman, photographe, technicien, réalisateur, éditeur, annonceur deviendrait partie prenante de campagnes partisanes, dénonce Tim Harper.

Ce genre de mesures existe dans des États où les médias sont liés aux partis politiques, écrit-il. Pas dans une société démocratique.

Il est convaincu que les conservateurs auraient aimé cacher cette mesure dans un projet de loi fourre-tout. La fuite à CTV aura au moins forcé la ministre du Patrimoine, Shelly Glover, à faire face à la musique. Mais pour Tim Harper, le sujet est truqué : plus les médias s’insurgeront, plus les conservateurs pourront enfoncer le clou contre ces « élites » soupçonnées d’être prolibérales.

En éditorial, le Globe and Mail rappelle que les médias n’aiment pas que leur matériel se retrouve dans des publicités politiques — surtout celles qualifiées de « négatives » — parce que cela donne l’impression qu’ils sont liés à un parti.

Le Globe s’attarde sur le fait que la proposition ne toucherait que les partis politiques : pourquoi les citoyens, les groupes de défense, les syndicats, ne pourraient-ils pas eux aussi se prévaloir de cette liberté d’utiliser des images et de faire valoir leur point de vue ?

Les conservateurs veulent se donner le pouvoir de lancer des attaques quand ils le veulent, avec ce qu’ils veulent comme matériel, sans être ralentis par des règles restrictives. Ils ne peuvent pas empêcher les autres partis politiques de faire de même, mais ils ne veulent manifestement pas que d’autres en profitent. Pour le Globe, c’est un projet de la plus mauvaise inspiration.

Trudeau l’hésitant

La position des libéraux dans le dossier de l’engagement canadien contre le groupe État islamique a suscité toutes sortes de commentaires cette semaine. Une récurrence : Justin Trudeau a très mal paru.

Dans le National Post, John Ivison évoque une « performance chancelante » qui n’aidera pas Trudeau à rassurer ceux qui doutent de ses qualités de leadership. Son discours voulant que les libéraux ne soutiendront pas la mission de combat, mais soutiendront les soldats impliqués, a généré plus de satires que le déodorant géant dont la Zamboni des Maple Leafs de Toronto est affublée cette année, dit Ivison.

La décision hésitante du chef libéral a probablement été prise en fonction de l’opinion québécoise et parce qu’il y a un risque que la mission devienne impopulaire, croit Ivison. Mais celui-ci pense que les électeurs retiendront surtout que Trudeau n’a pas su être clair dans un dossier important, qu’il y a eu dissension chez les libéraux et que, face à lui, Stephen Harper a eu l’air de ce qu’il est : un leader du G7.

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