Ottawa adopte une mesure arbitraire

À la suite des menaces proférées par le groupe État islamique, qui promet des représailles contre les citoyens des nations qui se battent contre lui, Ottawa veut révoquer les passeports des ressortissants canadiens qui pourraient être partis se battre à l’étranger. Une mesure qui fait sourciller des experts, inquiets des dérapages.

Le ministre de l’Immigration était sans équivoque, lundi. « Ce gouvernement n’hésitera pas à faire le nécessaire pour protéger la sécurité nationale de ce pays », a martelé Chris Alexander en annonçant qu’il retirerait les passeports de tous les citoyens canadiens possédant une double nationalité et qui « participent aux activités de groupes terroristes à l’étranger ». « Si nous ne le faisons pas, nous nous mettons nous-mêmes à risque », a-t-il déclaré.

Muni de preuves que lui fourniront les agences de sécurité ou les autorités policières, le ministre lui-même aura le dernier mot quant au sort de ces Canadiens. Leur passeport pourrait leur être confisqué « jusqu’à ce qu’on soit certain que la personne ne représente plus une menace », a indiqué M. Alexander.

Impossible de savoir combien de citoyens ont perdu leur passeport jusqu’à présent. « On en a déjà révoqué dans des cas multiples », a affirmé Chris Alexander. Mais il a refusé de préciser le chiffre. « C’est une question administrative, une question opérationnelle. Il y a des considérations en matière de protection de la vie privée », a-t-il dit.

Ottawa estime que 130 de ses citoyens seraient à l’étranger pour se battre au sein d’organismes terroristes. De ce nombre, « quelques dizaines » seraient en Irak et en Syrie, a dit le ministre.

L’objectif est clair : si quelqu’un est considéré comme terroriste, il ne voyagera pas en tant que ressortissant canadien. « Ça va faire en sorte qu’on n’est pas identifié comme pays et comme fournisseur de passeports facilitant le travail des terroristes », a argué M. Alexander. Et le retrait de passeports rendra « les voyages, le travail, la violence de ces gens plus difficile à accomplir ».

Une mesure risquée

Or, le droit de posséder un passeport est un « droit important » et le ministre prévoit avoir recours à des règles «  très vagues », craint Lorne Waldman, directeur de l’Association canadienne des avocats en droit des réfugiés. « Si quelqu’un se voit nier le droit de pouvoir travailler, de voyager ou de revenir au Canada, la décision doit être basée sur des preuves crédibles et elle ne doit pas être arbitraire », a-t-il dit en entretien téléphonique.

M. Waldman s’inquiète de voir le ministre se fier à des informations secrètes, issues d’agences de sécurité et possiblement erronées, pour révoquer ou refuser d’octroyer un passeport. Puisqu’il sera question de sécurité nationale, nul ne pourra consulter ces documents de preuve. M. Waldman redoute de voir d’autres cas comme celui d’Abousfian Abelrazik, qui a été retenu au Soudan six ans et demi — le temps que son passeport expire et qu’Ottawa refuse de lui en délivrer un autre — sans qu’on voie la preuve retenue contre lui.

Rex Brynen, professeur de sciences politiques à McGill, estime quant à lui qu’une telle mesure aura « peu d’effet » sur les ressortissants déjà partis au combat. « Cela pourrait réduire le risque que quelqu’un s’échappe quelque part, suive un entraînement et revienne au Canada », consent-il. Mais quant aux Canadiens qui sont à l’étranger, « cela laisse simplement une personne entraînée prête à tuer des gens ailleurs », résume cet expert du Moyen-Orient.

Ce lundi, l’EI a lancé un appel aux musulmans, les sommant de tuer tout citoyen des pays lui faisant la guerre en Irak. « Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen, en particulier les méchants et sales Français, ou un Australien ou un Canadien, ou tout […] citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière », a sommé un porte-parole de l’organisation. Toutes les méthodes sont bonnes, a-t-il annoncé en proposant aux insurgés d’égorger, d’empoisonner ou de frapper en voiture des ressortissants de ces pays.

En s’engageant dans une mission contre l’EI, les pays occidentaux sont désormais dans la mire de l’organisme — qui menait sa bataille uniquement au Moyen-Orient. Et l’EI s’en trouve en outre plus attrayante pour des insurgés en devenir, puisqu’il fait les manchettes, analyse M. Brynen. « Si vous voulez vous joindre à un groupe terroriste, c’est probablement celui à rejoindre puisque tout le monde en parle. […] L’attention politique et médiatique la rend encore plus dangereuse, en tant qu’entité séduisante aux yeux de ceux qui pourraient se radicaliser. »

Les alliés réagissent

Si le Canada a envoyé 69 membres de ses forces spéciales en Irak pour y conseiller les forces irakiennes et kurdes, c’est justement pour « contrer cette menace, pour contrer l’État islamique », a fait valoir Stephen Harper en point de presse lundi. Les menaces proférées par l’EI ne l’étonnent pas, dit-il.

En France, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a tenu un discours similaire en indiquant que la menace terroriste est actuellement bien réelle, mais que le pays a déjà dû faire face à ce genre de situation. « Cette menace de tuer des civils, ajoutée à l’exécution des otages et aux massacres, est une nouvelle démonstration du barbarisme de ces terroristes, ce qui justifie notre combat sans trêve ni pause », a-t-il dit. Néanmoins, les services de renseignement français sont en alerte alors qu’ils craignent des attaques sur leur territoire. « La question est sur toutes les lèvres, c’est chaud, ce n’est pas quand aura lieu un attentat, mais où il aura lieu », a confié une source policière.

À Bruxelles, la menace terroriste est aussi prise au sérieux. La Commission européenne a renforcé sa sécurité après les informations provenant des djihadistes, tout en affirmant ne pas avoir d’éléments sur des « menaces spécifiques » contre ses bâtiments. Parmi les autres alliés, le porte-parole du premier ministre australien, Tony Abbott, a quant à lui fait savoir que « ces gens ne nous attaquent pas pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes et comment nous vivons ».


Avec Mélanie Loisel et l’Agence France-Presse

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