L’année de vérité

Justin Trudeau et sa famille. Le principal atout du chef libéral? Ne pas être Stephen Harper.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Justin Trudeau et sa famille. Le principal atout du chef libéral? Ne pas être Stephen Harper.

La prochaine élection fédérale doit avoir lieu le 19 octobre 2015, après quelque cinq semaines de campagne électorale. Voilà pour la théorie. Mais, dans les faits, cette campagne est déjà commencée. Et elle s’annonce pleine de défis pour Thomas Mulcair et Stephen Harper.

À l’heure de la rentrée parlementaire, plusieurs observateurs se sont livrés cette semaine à une analyse des forces en présence, un an avant l’élection. Pour une, Margaret Wente soulignait, dans le Globe and Mail, que le premier ministre devra se battre contre… lui-même.

Stephen Harper est de plus en plus largement perçu comme un être trop contrôlant et politiquement sournois, dit-elle. Son altercation avec la juge en chef ou sa froideur dans le dossier des meurtres de femmes autochtones ont montré des traits de personnalité qui déplaisent. « Ce ne sont pas les politiques ou même les scandales [qui dérangent] : c’est le ton. »

Cela contribue à un décalage, mesuré dans un sondage Abacus, relève Wente. Si 43 % des Canadiens croient que le pays est sur la bonne voie (contre 25 %), seulement 19 % pensent que les conservateurs méritent un autre mandat.

En faisant leur choix, plusieurs électeurs chercheront surtout à se débarrasser de Harper, croit la chroniqueuse. « Les conservateurs disent que Justin Trudeau manque de substance, mais le pays s’en fout. Les observateurs le critiquent parce qu’il est vague à propos de ses politiques, mais les gens s’en foutent aussi. Comme Brian Mulroney l’a dit, la principale plateforme de Trudeau, c’est qu’il n’est pas Harper. Et, pour le moment, c’est suffisant. Tout ce qu’il a à faire est de battre les paupières et agiter ses cheveux. »

Que Harper ait un bon bilan économique ne l’aidera pas beaucoup, pense-t-elle. Ce qu’il lui faudrait, c’est une greffe de personnalité.

Occuper la gauche

Selon Andrew Coyne (Postmedia), Harper a déjà pris acte de la menace Trudeau. Il relève le ton plus positif de la dernière campagne de publicité des conservateurs, de même que le discours quasi décontracté qu’a livré le chef conservateur devant son caucus cette semaine. Il y a là un changement de ton qui n’est pas étranger au phénomène Trudeau.

À un an des élections, les libéraux sont le parti à battre. Les Canadiens préfèrent Trudeau à ses deux principaux adversaires sur le plan des idées, des valeurs, de l’attitude et du jugement, rappelle Coyne, en citant aussi le sondage Abascus. Le nom Trudeau et le charisme du chef libéral contribuent à ces bons résultats. Mais il y a plus, dit Coyne : il y a le positionnement libéral.

Depuis un an, Trudeau navigue habilement entre les politiques de centre-gauche et de centre-droite, écrit-il. Pour la marijuana, contre des hausses d’impôt, en faveur de l’oléoduc Keystone, mais pas de Northern Gateway. Pour l’instant, la stratégie fonctionne.

Le NPD est bien au fait de la situation. Selon Coyne, le parti a compris qu’il ne formerait pas le gouvernement et qu’il doit maintenant lutter pour demeurer l’opposition officielle. « L’opération “ Occupons le centre  est terminée. C’est l’heure de l’opération “ Regagnons la gauche ” », observe-t-il.

Pour se démarquer, Coyne prévoit que le NPD reviendra à des politiques plus près de sa base. Ainsi, l’engagement récent de Thomas Mulcair pour un programme national de garderies et un salaire minimum pour les employés fédéraux. Ce n’est pas un hasard. Mulcair sait qu’il ne peut battre Trudeau sur le thème du leadership ou de l’expérience, même s’il est clairement plus fort en ce sens : face à la popularité du chef libéral, l’argument ne prendra pas, pense Coyne. Vaut mieux jouer sur le terrain des idées et obliger les libéraux à ne courtiser que le vote des conservateurs mous pour limiter les dégâts.

Dans l’Edmonton Sun (réseau QMI), Anthony Furey s’est aussi attardé au grand problème de Mulcair : se démarquer et faire oublier Jack Layton. S’il y a un chef proche du style Layton, c’est Justin Trudeau, dit Furey : le charisme, le sourire facile, le contact naturel avec les gens. Avec Layton dans le décor, le « sentimentalisme excessif et maniéré » de Trudeau passerait moins bien, croit-il. Mais Layton n’est plus là, et Mulcair devra vite trouver une identité claire pour son leadership et son parti.

Dans le Globe and Mail, Campbell Clark affirmait lui aussi cette semaine que Thomas Mulcair devra serrer la gauche s’il désire rester dans la course. Ses annonces sur les garderies et le salaire minimum visaient clairement la base du parti : une façon de dire que l’ex-ministre du Parti libéral du Québec n’est pas trop centriste pour un parti qu’on a longtemps qualifié de « conscience du Parlement ».

De Stephen Harper, Clark s’attend à ce qu’il rappelle sans cesse qu’il est un leader expérimenté, comme il l’a fait cette semaine devant son caucus. Lundi, Harper a parlé de l’Irak, de l’Ukraine et de baisse d’impôt. Mais, peu importe le sujet, l’objectif était surtout de mettre en valeur Harper le premier ministre et de brosser le portrait d’un monde qui fait face à de grands défis (terroriste, économique…) nécessitant la présence d’un leader expérimenté.

Duffy

En parallèle de cette rentrée, les yeux seront rivés dans les prochains jours sur le sénateur Mike Duffy, qui connaîtra mardi la date de son procès pour fraude, abus de confiance et corruption. Selon Lawrence Martin (Globe and Mail), les conservateurs doivent prier pour que le procès se déroule après les élections.

Car il y aura nécessairement des dommages au sein du bureau du premier ministre, qui devra expliquer les efforts faits pour camoufler le scandale des dépenses injustifiées de Duffy. Martin estime que nous sommes face à un cas classique de cover up, où la tentative d’étouffer une affaire devient plus grave que l’affaire elle-même. En politique, c’est généralement une stratégie désastreuse, dit-il, et ce procès risque de le mettre en lumière.

Dans le dossier du in and out, les conservateurs ont profité des longs délais de la justice pour s’en sortir sans trop de dégâts. Selon Martin, l’enjeu est d’autant plus important avec l’affaire Duffy. Au point où il ne s’étonnerait pas que l’élection soit déclenchée au printemps, si besoin était de contourner un procès douloureux.

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 20 septembre 2014 13 h 35

    «Dans les faits, cette campagne est déjà commencée»

    Ça vous étonne? C'est toujours le cas avec des élections à date fixe!