Polarisée, la Ville reine

Entre les banlieues et la ville, Toronto se compose d’une population très diversifiée.
Photo: Thinkstock Entre les banlieues et la ville, Toronto se compose d’une population très diversifiée.

Il y a Toronto l’urbaine, et Toronto la banlieusarde. Celle des gratte-ciel et des condos modernes, et celle des tours à logements déglinguées, la Toronto cachée, oubliée.

Waleed ne sait trop pourquoi il s’est rendu dans un bureau de scrutin pour voter pour Rob Ford, en 2010. Seulement qu’il avait l’impression que ce politicien-là, pour faire changement, comprenait sa réalité.

« C’est un gars vrai, dit-il au sujet du maire, aujourd’hui surtout connu pour sa consommation de crack. Quand il te parle, tu sais qu’il comprend ce que c’est, trimer dur pour t’en sortir dans la vie. Il te parle des vraies affaires. » Un témoignage qui recoupe celui de bien des électeurs désabusés, qui se sont sentis interpellés par Rob Ford aux dernières élections et qui, jusqu’à l’annonce de son retrait de la course à la mairie, comptaient à nouveau voter pour lui.

En 2010, son principal adversaire était George Smitherman, ex-vice-premier ministre libéral de l’Ontario, homosexuel, résident du centre-ville. Un « pinko » gauche caviar, siroteur de café au lait, raillaient ses opposants. C’était un terreau fertile pour celui qui saurait opposer l’image de cette élite minoritaire du centre-ville au sort du « travailleur ordinaire », ce que n’ont pas manqué de faire les partisans de Rob Ford tout au long de la campagne électorale.

Les deux solitudes

Derrière les images de capitale économique prospère et de banlieues cossues se cache tout un monde de disparités, au sein même de la Ville reine. Une tendance de polarisation qui se dessine depuis des décennies, mais qui n’a fait que s’amplifier depuis que le gouvernement ontarien a forcé la fusion de Toronto avec sa banlieue, à la fin des années 1990. Etobicoke, York, North York, East York et Scarborough accueillent aujourd’hui près des trois quarts de la population de la ville de Toronto. La capitale ontarienne compte en outre la plus forte proportion de Néo-Canadiens au pays, 48,6 % de sa population étant née à l’extérieur du Canada.

Dans les faits, plus aucune élection municipale ne peut être remportée avec le seul appui des « urbains », souligne le politologue Zack Taylor, de l’Université de Toronto.

« Ce sont deux mondes, deux modes de vie, explique celui qui a étudié les facteurs sociodémographiques de l’élection de 2010. Le coeur de la ville est plus prospère, a des revenus plus élevés, est plus éduqué. Quant à la banlieue, elle s’en tire typiquement moins bien, compte plus d’immigrants, mais aussi plus de propriétaires de maisons. »

Comment traduire cela en votes ? C’est relativement simple, estime-t-il. Pour devenir maire, il faut savoir séduire la banlieue d’abord, et idéalement le coeur urbain ensuite. Le génie de Rob Ford — et, à vrai dire, de l’ensemble du clan Ford — fut de saisir qu’il pouvait remporter la banlieue en s’aliénant une partie du centre-ville.

« Il lui suffisait de faire comprendre à ces secteurs que l’élite buveuse de cafés lattés ne les comprenait pas, eux. Que les gens des banlieues ont des besoins plus pressants : les nids-de-poule, les déchets. Les enjeux du quotidien. Ces gens-là n’ont que faire des débats sur les toits verts et de l’architecture ! » Sa promesse de faire le ménage à l’Hôtel de Ville, même si les finances torontoises étaient en relativement bonne santé, a séduit cet électorat peu friand des fioritures.

Le soir des élections, Rob Ford remporta une majorité dans chacune des ex-banlieues, près de 80 % de ses appuis provenant des quartiers à l’extérieur de l’ancienne ville.

Des études subséquentes démontraient en termes on ne peut plus clairs le caractère distinct de la « Ford Nation ». Une masse électorale dont le revenu par ménage est moins élevé, constituée à 49% de détenteurs d’un diplôme d’études secondaires tout au plus, à 52 % issue des minorités visibles, à 53 % née à l’extérieur du pays, se déplaçant à 65 % en voiture pour se rendre au travail. À la gauche caviar s’opposait la droite Tim Hortons.

« L’aspect ethnique du vote est intéressant. Au provincial comme au fédéral, le recrutement de ces électeurs constitue la principale lutte dans la région de Toronto, dit M. Taylor. Si les immigrants ont traditionnellement été acquis aux libéraux, ce sont plutôt les conservateurs qui sont parvenus à prendre leur vote, au fédéral, en 2011. À Toronto, c’est Rob Ford qui est allé chercher leur vote, pour des raisons difficiles à identifier. Ford parle simplement et clairement, contrairement à d’autres. »

John Tory et Olivia Chow en prirent note. Leurs plateformes respectives démontrent bien cette nouvelle réalité, comme en témoignent le plan de transport en commun des candidats et leurs fréquentes interventions sur des enjeux comme la circulation routière, la gestion des déchets… ou des ratons laveurs.

On les voit toutes les semaines, tantôt dans une mosquée ou un temple, tantôt dans un festival ethnique ou un barbecue de quartier, souligne Alexandre Brassard, directeur de la recherche au collège Glendon, le campus bilingue de l’Université York.

Encore des tabous

Des tabous subsistent cependant, et ce, bien que le vote ethnique fasse partie de toutes les stratégies électorales. « La racialisation de la pauvreté est l’un des enjeux majeurs dont on ne parle pas dans la présente campagne, déplore Alexandre Brassard. Avec les disparités sans cesse croissantes au sein de Toronto, c’est un problème auquel il faut s’attarder. »

Un mal qui touche particulièrement les immigrants récents. Dans près de 62 % des cas, les Torontois vivant dans la pauvreté sont issus de collectivités ethniques, la communauté chinoise accueillant à elle seule près du quart de cette population.

Pourtant, les candidats se sont jusqu’à maintenant peu avancés concernant cet épineux problème, si ce n’est Olivia Chow, qui s’est engagée à favoriser la construction de logements abordables.

48,6%
de la population torontoise est née à l'extérieur du Canada
62%
des Torontois vivant dans la pauvreté sont issus de minorités culturelles.
49%
des électeurs de la «Ford Nation» sont détenteurs au plus d'un diplôme d'études secondaires.