D’un Ford à un autre

Doug Ford a tenu un point de presse devant la maison de sa mère, à Etobicoke, vendredi soir.
Photo: Chris Young La Presse canadienne Doug Ford a tenu un point de presse devant la maison de sa mère, à Etobicoke, vendredi soir.

Rob Ford réservait une ultime surprise aux citoyens de Toronto. À six semaines des élections, la tumeur qu’il a à l’abdomen force le maire le plus controversé de l’histoire de la ville à abandonner la course, ce que ni le crack, ni la désintox, ni la suppression de l’essentiel de ses pouvoirs n’étaient parvenus à faire.

Au moment où Rob Ford annonçait son désistement, son frère Doug, conseiller municipal sortant, déposait in extremis sa candidature à la mairie. Souhaitant « se concentrer sur sa santé », le maire tentera néanmoins de remporter l’ancien siège de Doug, que convoitait jusqu’à vendredi leur neveu Michael.

« Wow. Ce qui se passe, c’est tout simplement du jamais-vu », a lâché, incrédule, Mel Lastman, qui fut maire de Toronto de 1998 à 2003.

Même s’il a menti de façon éhontée et fait de la ville la risée de la planète, Rob Ford récoltait toujours près du tiers des intentions de vote en vue des élections du 27 octobre. Dans une métropole plus polarisée que jamais, le fait que le maire ait été un candidat crédible à sa propre succession ne surprenait plus grand monde. La partie ne sera pas aussi facile pour Doug Ford, 49 ans, un homme au caractère bouillant souvent perçu comme le fier-à-bras de son cadet.

« Politiquement, c’est la même personne. Sauf qu’on vient d’échanger le frère imparfait-mais-sympathique pour le frère dur à cuire, prêt à tous les coups bas », affirme le politologue Peter Loewen. Or, une bonne partie du succès de Rob Ford s’expliquait justement par ce contact authentique avec les électeurs.

Tout comme Rob, Doug a eu des démêlées avec la justice. Il a renoncé à l’alcool, à la drogue et aux antidouleurs après un passage dans un centre de désintoxication il y a une vingtaine d’années. Il travaillait pour la prospère entreprise familiale d’étiquetage commercial avant de se lancer en politique en 2010. Depuis, il s’est livré plusieurs fois à de dures joutes verbales, notamment contre le chef de police de Toronto et l’écrivaine Margaret Atwood. Flanqué de sa famille, visiblement ému, Doug Ford s’est engagé vendredi « à porter le flambeau » que lui transmet son frère. « Ensemble, on a toujours été une équipe impossible à stopper. Rob m’a dit que nos partisans avaient besoin que je poursuive ce que l’on a commencé à l’Hôtel de Ville. Mettons fin au gaspillage. Faisons le ménage. »

Une semaine pourrait s’écouler avant que l’on en sache davantage sur la nature de la tumeur du maire. Il est hospitalisé et suivi par des spécialistes du cancer du côlon.

La veuve de Jack Layton

Pendant ce temps, la rocambolesque course à la mairie de Toronto se poursuit. Les deux principaux candidats, Olivia Chow et John Tory, n’ont pas tardé à réagir, promettant de livrer un combat de tous les instants pour l’emporter. « Si quelqu’un peut être avantagé par ce qui se passe, c’est probablement Olivia Chow », juge le professeur Peter Graefe de l’Université McMaster. L’épouse du regretté chef du NPD, Jack Layton, fut conseillère municipale à Toronto pendant 15 ans avant d’être élue députée fédérale en 2006 et en 2011. Elle traîne aujourd’hui dans les sondages, derrière MM. Ford et Tory, après avoir mené la course pendant plus d’un an.

« À certains égards, Olivia Chow et Rob Ford visent une même classe d’électeurs, celle des communautés ethniques, souligne M. Graefe. C’est une femme, une immigrante. Ce serait la première non blanche à occuper la mairie dans une ville extrêmement multiculturelle, mais dont le pouvoir est pourtant très blanc. Le problème, c’est qu’elle s’est éloignée de ce message en voulant se poser en bonne administratrice afin de séduire l’électorat libéral du centre-ville. La “ Ford Nation ne se reconnaît pas dans ce message-là. »

Un loser perpétuel devenu meneur

Peu adroite dans les débats ou devant les caméras, Olivia Chow est beaucoup plus habile dans des discussions en tête à tête avec les électeurs, souligne le professeur de science politique. Un élément qui nuit à sa campagne, surtout face à John Tory, habitué des caméras et débordant de charisme.

Pratiquement pour la première fois de sa carrière politique, John Tory semble en mesure de remporter une victoire décisive. Peu connu à l’extérieur des frontières de l’Ontario, il a été commissaire de la Ligue canadienne de football et p.-d.g. de Rogers Télécommunications. On lui doit aussi la campagne électorale désastreuse de Kim Campbell contre Jean Chrétien, en 1993. Surtout, sa célébrité tient au fait qu’il fut l’un des seuls chefs du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario à ne jamais être élu premier ministre.

Devant un gouvernement libéral éclaboussé de scandales, il était parvenu à perdre les élections de 2007 en plus d’être lui-même défait, avant de perdre à nouveau la circonscription « sûre » lui ayant été cédée. En 2003, il avait aussi perdu la course à la mairie de Toronto.

Éternel perdant, il est parvenu à se réinventer, ces dernières années, comme animateur radio et commentateur engagé de la vie politique ontarienne.

L’élection de 2014 pourrait être la bonne. Entouré de l’ex-directeur de campagne de Rob Ford, Nick Kouvalis, et cautionné par de nombreux membres de l’entourage de la première ministre libérale Kathleen Wynne, John Tory est parvenu à rallier de nombreux électeurs désabusés de Ford, mais une bonne partie de ses partisans provient également du public plus progressiste et urbain, qui pourrait habituellement être séduit par Olivia Chow.

À six semaines du scrutin, rien n’est joué, insiste Peter Loewen. L’électorat torontois est volatile, et le départ de Rob Ford change tout. « Les politiciens sont en campagne depuis longtemps, mais la plupart des électeurs commencent à s’intéresser à l’élection en septembre. Reste à savoir ce que Doug Ford va proposer, et si la campagne d’Olivia Chow parviendra à se revivifier. »

Doug Ford

49 ans, né à Etobicoke, en banlieue de Toronto

Orientation politique : droite populiste

Conseiller municipal depuis 2010, Ford est l’éternel acolyte et porte-parole de son frère. Il avait annoncé qu’il ne chercherait pas à se faire réélire dans le district 2 cette année, mais avait, pendant la cure de désintoxation de son frère, ouvert la porte à une course à la mairie.

John Tory

60 ans, né à Toronto

Orientation politique : centre droit

Il géra la campagne électorale désastreuse de Kim Campbell, en 1993, avant de devenir p.-d.g. de Rogers. Battu à la mairie en 2003, il est élu chef des conservateurs ontariens en 2007. Son parti perd alors les élections, et lui, son propre siège. Il se recycle dans la radio parlée.

Olivia Chow

57 ans, née à Hong Kong

Orientation politique : gauche

Épouse de Jack Layton, elle fut conseillère municipale de 1991 à 2005 avant d’être élue aux Communes en 2006. C’est la seule candidate progressiste parmi les principaux joueurs de la course.
3 commentaires
  • Sylvain Rivest - Abonné 13 septembre 2014 11 h 17

    La monarchie torontoise

    On est vraiment au moyen âge!

    • André Le Belge - Inscrit 14 septembre 2014 06 h 25

      Et oui, le Canada d'Harper!

  • Yvon Bureau - Abonné 13 septembre 2014 19 h 34

    Je n'aime pas

    les dynasties.