Femmes autochtones: Ottawa rappelé à la raison

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a fait bloc mercredi aux côtés de ses homologues provinciaux et territoriaux et des leaders autochtones qui appellent à la tenue d’une commission d’enquête publique sur les femmes autochtones disparues et assassinées. Inflexible, le premier ministre fédéral, Stephen Harper, s’y refuse catégoriquement.

De passage à Charlottetown, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, s’est interrogé sur la signification à attribuer au refus obstiné d’Ottawa de tenir une enquête publique sur les femmes autochtones disparues et assassinées, et ce, quatre ans après la mise en branle de la Commission d’enquête sur le déclin des populations de saumon rouge du fleuve Fraser. « Est-ce qu’on doit dire que le saumon est plus important que la vie des femmes autochtones ? »

Les femmes autochtones représentent 4 % de la population féminine canadienne, mais elles sont victimes de 16 % des cas d’homicide parmi les femmes, relevait la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dans un rapport coup-de-poing publié en mai.

Ces statistiques cachent des « visages », des « noms » de victimes d’une « catastrophe terrible », a souligné M. Couillard. « Il ne s’agit pas d’un sujet théorique, abstrait. […] C’est du vrai monde. »

La découverte du corps de l’adolescente Tina Fontaine, il y a deux semaines dans la rivière Rouge, a ramené à l’avant-scène de la politique canadienne les appels lancés pour une enquête publique en bonne et due forme. D’autres cas restent dans l’ombre : Maisy Odjick, de la réserve de Kitigan Zibi, et Shannon Alexander, de Maniwaki, sont portées disparues depuis six ans, a rappelé Philippe Couillard.

N’en déplaise au premier ministre fédéral, le « phénomène sociologique » constitue un « aspect extrêmement important » à prendre en compte pour expliquer la disparition ou le meurtre d’une femme autochtone, a insisté M. Picard, après avoir rencontré les premiers ministres des provinces et des territoires. Face à la dure réalité des chiffres, il a appelé M. Harper, pour une énième fois, à faire preuve de cohérence. « C’est le même premier ministre qui a présenté des excuses en juin 2008 [pour clore] l’épisode des pensionnats canadiens », a rappelé le leader autochtone.

 

Dures critiques

 

Philippe Couillard a accusé, mercredi, le gouvernement fédéral de faire fi des « besoins humains fondamentaux » des communautés autochtones, contribuant ainsi à assombrir leurs conditions de vie.

Il reproche au gouvernement conservateur — et à ceux l’ayant précédé — d’avoir renié leur « mission constitutionnelle » à l’égard des communautés autochtones. « Sur les territoires autochtones qui sont la responsabilité du gouvernement fédéral, il y a des choses qui se passent qui ne sont pas acceptables », a-t-il déclaré, en marge de la rencontre annuelle des premiers ministres des provinces et des territoires, qui se tient mercredi, jeudi et vendredi à Charlottetown.

Il a montré du doigt le Canada, « un pays riche », pour le « manque » d’infrastructures et de logements dans certaines collectivités frappées de plein fouet par la « pauvreté ».

D’ailleurs, le premier ministre québécois s’est inscrit en faux contre les propos de son homologue fédéral, Stephen Harper, selon lesquels les femmes autochtones disparues ou assassinées ont été victimes d’un crime et non d’un problème social. « Il y a un crime, mais, en dessous du crime, il a un problème social profond [dans] les communautés autochtones, a-t-il affirmé lors d’un point de presse. La non-réponse à des besoins humains fondamentaux se trouve parmi les causes profondes des problèmes sociaux des communautés autochtones. »

 

Inflexible


En dépit de la démonstration de force des provinces et des territoires, le gouvernement fédéral demeure ferme : il n’y aura pas de commission d’enquête publique. « Nous n’avons pas besoin [d’]une autre étude en plus de la quarantaine d’études et de rapports qui ont déjà été faits et qui contiennent des recommandations spécifiques auxquelles nous donnons suite, ce qui retarderait les mesures en cours », a plaidé le ministre de la Justice, Peter MacKay, jetant de l’huile sur le feu.

« Si le premier ministre [Stephen Harper] ne change pas d’opinion, le seul autre moyen [de lancer les travaux d’une commission d’enquête] est d’avoir un nouveau premier ministre », a lancé l’hôte de la 55e rencontre annuelle des chefs de gouvernement, Robert Ghiz. « [Mais] cette décision revient aux Canadiens, pas à moi », a ajouté le premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard.

À Ottawa, le Nouveau Parti démocratique a pris la balle au bond, y allant de l’une de ses toutes premières promesses électorales : il lancera une enquête publique sur les femmes autochtones disparues et assassinées au plus tard 100 jours après avoir été porté au pouvoir. « Il faut trouver les raisons systémiques et développer des solutions. Mais, [M. Harper] est très borné et il nie la violence à laquelle ces femmes font face », a dénoncé le chef de l’opposition officielle à la Chambre des communes, Thomas Mulcair.

Le Parti libéral du Canada et le Parti vert se sont aussi prononcés pour une commission d’enquête publique sur les femmes autochtones disparues et assassinées.

  

«Le moment de l’action est venu»

 

Pour leur part, les provinces et les territoires ont convenu de passer à l’action, et ce, tout en continuant d’accentuer la pression sur Ottawa.

Ils tiendront notamment une « table ronde » — à laquelle les « ministres fédéraux responsables » seront vraisemblablement convoqués — où des représentants de chacune des provinces et de chacun des territoires étudieront les « meilleures façons de faire » pour améliorer le sort des femmes autochtones. « Il y a beaucoup de pistes de solution qui sont connues, a fait valoir M. Couillard mercredi après-midi. Au-delà de l’enquête, ce qu’on veut voir, c’est de l’action. » Il promet déjà aux communautés autochtones de « développer le Québec » avec elles, notamment en les associant activement à l’exploitation des ressources naturelles.

La première ministre de l’Ontario, Kathleen Wynne, est du même avis. Selon elle, les provinces peuvent « trouver des moyens » de prêter main-forte aux communautés autochtones, en « coordonn [ant leurs] actions dans les secteurs de l’éducation, du développement économique et des conditions de vie », a-t-elle soutenu.

Constitution : pas une priorité, dit le PM

La signature du Québec au bas de la Constitution de 1982 n’est « pas le sujet de préoccupation principal des Québécois », ni celui des Canadiens, mais le premier ministre Philippe Couillard le répète à qui veut l’entendre : « Le Québec continue toujours de considérer comme essentielle son adhésion formelle à la Constitution canadienne, mais pas sans conditions. » D’ailleurs, le gouvernement libéral est « profondément attaché » aux demandes traditionnelles du Québec en matière constitutionnelle, a-t-il réitéré.


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