Une politique étrangère «pour les Canadiens»

La lettre ouverte du premier ministre du Canada, Stephen Harper, publiée dans le Globe and Mail vendredi, serait non seulement une attaque au régime du président russe Vladimir Poutine, mais surtout une « adresse à la nation », estime Justin Massie, directeur de recherche au Centre interuniversitaire de recherche sur les relations internationales du Canada et du Québec.

 

Dans sa lettre intitulée Our duty is to stand firm in the face of Russian aggression, M. Harper accuse Moscou d’être responsable de l’insurrection menée par les séparatistes prorusses dans l’Est ukrainien et de la destruction d’un avion de ligne de Malaysia Airlines. Le premier ministre affirme que l’attitude « militariste et expansionniste » de la Russie n’est pas seulement une menace pour l’Ukraine, mais pour l’ensemble du continent européen, en plus de porter atteinte aux « lois et valeurs régissant les nations occidentales ».

 

« Ce n’est pas rien d’identifier la Russie comme une menace mondiale de façon aussi nette, en utilisant un langage aussi peu diplomatique, et de dire que le régime de Vladimir Poutine est la conséquence unique du conflit, estime Justin Massie. Ça distingue le Canada des États-Unis, de la France et de l’Allemagne, qui condamnent les actions de Vladimir Poutine, mais qui tentent quand même de laisser la porte ouverte au règlement du conflit ; à un accord entre Kiev et les rebelles. En prenant position clairement pour un seul des partis, le gouvernement Harper ne favorise pas une résolution pacifique du conflit. »

 

Sanctions

 

Le chef du gouvernement conservateur profite de la tribune du Globe and Mail pour rappeler les gestes posés par Ottawa dans cette affaire, y compris les sanctions imposées contre les personnes, les entreprises et les organisations responsables de la crise ukrainienne. « Il est rare qu’un premier ministre canadien écrive une lettre ouverte dans un journal, fait remarquer M. Massie. Et il a choisi un journal d’ici, pas un journal russe. Il s’adresse aux Canadiens, notamment à ceux d’origine ukrainienne, et veut leur donner l’impression que leur premier ministre exerce un leadership important sur la scène internationale.Il veut définir l’image internationale du Canada pour les Canadiens. »

 

Même si elle touche la politique intérieure, « cette lettre traversera l’Europe », croit Dominique Harel, titulaire de la Chaire d’études ukrainiennes de l’Université d’Ottawa.

 

Un leadership prudent

 

Le gouvernement Harper mène son « leadership international » avec prudence, note le spécialiste Justin Massie. « C’est un enjeu de politique étrangère qui a très peu de conséquences politiques ou militaires pour le Canada. Il peut donc se permettre de prendre ce qu’il appelle des principes clairs, en définissant qui représente le bien dans un conflit et qui représente le mal. » M. Massie rappelle qu’à l’opposé, en Libye, le Canada « est resté silencieux jusqu’au moment où l’administration Obama a dit qu’elle appuyait les frappes militaires ».

 

« Il faut distinguer le discours et la réalité, prévient Dominique Arel. Le Canada peut bien dire qu’il met plus de pression que les autres pays sur le régime de Vladimir Poutine, mais il a beaucoup moins d’intérêts économiques là-bas que l’Allemagne, par exemple. »

 

M. Arel ajoute qu’en mai dernier, l’agence Reuters a découvert que deux des officiers visés par les sanctions américaines ne font pas l’objet de sanctions au Canada puisqu’ils possèdent des entreprises qui ont des relations économiques avec des entreprises canadiennes telles que Bombardier. « Donc le Canada est-il vraiment plus strict envers la Russie ? », demande-t-il.

 

Le fardeau de la preuve repose entre les mains de l’homme fort du Kremlin, avance M. Harper vers la fin de sa lettre. M. Poutine a le choix entre réengager la Russie dans une perspective de paix, de démocratie et de respect du droit, écrit-il, ou se voir imposer de nouvelles sanctions pour isoler davantage le pays par rapport aux États démocratiques du monde.

À voir en vidéo