Les travailleuses du sexe se disent boudées par Ottawa

Les groupes représentant les travailleuses du sexe démolissent la validité scientifique de la consultation.
Photo: Stefan Andrej Shambora / CC Les groupes représentant les travailleuses du sexe démolissent la validité scientifique de la consultation.

Les travailleuses du sexe n’ont pas l’impression d’avoir été écoutées par Ottawa dans le processus d’élaboration de la nouvelle loi sur la prostitution. Et les chiffres leur donnent raison. Selon les statistiques obtenues par Le Devoir, à peine 0,4 % des personnes consultées par le gouvernement fédéral sont engagées dans ces activités.

 

Le ministère de la Justice a confirmé que, sur les quelque 31 000 réponses obtenues dans le cadre de sa consultation publique sur la prostitution, à peine 131 provenaient « de fournisseurs de services sexuels, moyennant rétribution, et d’organisations les représentant ». Ottawa déposera son projet de loi, qu’on annonce court et très simple, ce mercredi après-midi.

 

Dans la foulée de la décision de la Cour suprême ayant invalidé trois dispositions-clés du Code criminel sur la prostitution, le gouvernement a demandé à la population de lui dire comment il devrait légiférer. Les résultats de cette consultation (favorables à une criminalisation des clients) ont été rendus publics lundi. Les groupes représentant les travailleuses du sexe en démolissent la validité scientifique.

 

Biaisée

 

Anna-Aude Caouette, du groupe Stella, qualifie cette consultation de « pas adéquate et biaisée ». « Juste le fait qu’on pouvait y répondre plusieurs fois et qu’il n’y avait pas de section spécifique pour les travailleuses du sexe pose problème. »

 

En effet, le ministère de la Justice reconnaît qu’il était « possible que plusieurs personnes soumettent des réponses à partir de la même adresse de protocole Internet [IP] ». Selon le groupe Maggie’s, ce processus de consultation a pu être noyauté par des groupes d’intérêt. « Cette consultation en ligne était une farce, lance Jean McDonald, la directrice générale du groupe représentant les travailleuses du sexe de Toronto. Ç’aurait pu être une communauté religieuse ayant son propre ordre du jour qui remplit des formulaires. »

 

Autant chez Stella que chez Maggie’s, on déplore qu’Ottawa n’ait pris aucune mesure significative pour consulter les travailleuses du sexe avant d’aller de l’avant avec son projet de loi. Une consultation en ligne, fait-on aussi valoir, n’est pas un moyen adéquat de rejoindre ces personnes, qui vivent parfois dans des contextes défavorisés ou en refuge.

 

Les deux organisations ont l’impression que les dés étaient pipés d’avance. « Le gouvernement fédéral avait opté pour le modèle nordique bien avant que cette consultation ne débute », pense Mme McDonald. Les deux femmes prédisent que, si Ottawa choisit de criminaliser les clients des prostituées, alors le gouvernement fédéral se retrouvera une fois de plus devant les tribunaux. Car, disent-elles, cette criminalisation fera perdurer le climat d’insécurité dans lequel ces femmes évoluent, climat qui est à l’origine de l’invalidation des lois.

5 commentaires
  • Georges LeSueur - Inscrit 4 juin 2014 09 h 37

    Ottawa ne fait pas le poids

    La seule action valable serait un contrôle sanitaire des prostitués et l'éviction des proxénètes coercitifs. Hormis cela, ce ne sont pas des mentalités politiciennes qui établiront les règles valables et justes en matière de prostitution.
    Copier les nouvelles dispositions européennes ne mènera à rien. Une erreur reste une erreur. C'est le bon sens commun et l'opinion de la rue qui prévaudra.

    La prostitution est une activité inévitable et d'utilité publique. Les moralistes à gros grain et bien-pensants de tout accabit sont trop loin des nécessités, tant du côté de l'offre que de la demande, pour imposer des normes.
    Quoique le gouvernement fera et légifèrera, c'est l'humain aux prises avec son quotidien, qui décidera et agira en contournant les vaines règles imposées.

    • Didier Bois - Inscrit 4 juin 2014 16 h 03

      En 1999, les Pays Bas avait le même objectif. Quelques années plus tard, Job Cohen, maire d’Amsterdam (2001 à 2010) déclara dans une interview au N Y Times : «il ne s’agit plus de petit criminels, mais d’organisations criminelles de grandes ampleurs impliquées dans la traite des êtres humains, le trafic de drogues, des meurtres et d’autres crimes» !! Et le conseiller municipal Marijke Jansen-Shahsavai: "Nous avons réalisé que c'est devenu pire. La légalisation n’a servi qu’à couvrir la traite des êtres humains"

      Depuis 2008, Amsterdam ferme les bordels du Red Light District qu’elle considère maintenant comme un lieu d’esclavage moderne et un repaire du crime organisé. En août 2006, elle avait refusé le renouvellement des licences à 37 propriétaires de ces vitrines sur 169. (Le monde, Les Néerlandais commencent à regretter la légalisation de la prostitution, 2011/12/23)
      http://www.lemonde.fr/style/article/2011/12/23/pay

      Et en 2011, le nouveau maire d'Amsterdam déclara que la légalisation avait été “une erreur nationale”, et que le gouvernement avait été "gravement naïf". Selon la police: « 50 à 90% des femmes derrières les vitrines sont prostituées sous la contrainte » (Le monde, 2011/12/23)

      En Juillet 2013, la mairie a reçu l'autorisation de poursuivre la fermeture des bordels, et 26 autres vitrines devraient bientôt disparaite. (dhnet.be, 31 juillet 2013)
      Louise 50 ans de prostitution à Amsterdam, explique que rien n'est comme avant : "Les bordels sont aux mains des mafias étrangères" et sa sœur Martine Fokken: " La légalisation n'a jamais fonctionné. Ce fut juste mieux pour les proxénètes "
      (Window Brothels Get the Red Light, Julie Bindel, October 2012, p4)

  • Charles Lebrun - Abonné 4 juin 2014 11 h 06

    L'approche à la "suédoise"?

    L'approche à la suédoise qui est de criminaliser les clients est bien "hypocrite"... C'est une façon détournée de criminaliser la prostitution... Faudrait dire les choses clairement. La prostitution est un crime ou pas. Au lieu de criminaliser le fait d'offrir les services, on criminalise le fait de les acheter...

    Et si le client fait un "don" pour services rendus?

    Bien des "ramancheux" au Québec, après la consultation prennent la peine de dire "Vous donnez ce que vous voulez!"... Et ils gagnent très bien leur vie! Je le sais pour y être allé pour mon chien!!! La salle d'attente était pleine!!! Et j'étais le seul avec son chien!!!

  • Didier Bois - Inscrit 4 juin 2014 15 h 13

    STELLA n'est pas représentatif de la majorité des personnes prostituées

    « Les groupes pro "travail du sexe" s’improvisent porte-parole de toutes les femmes exploitées dans cette industrie, mais ils ne sont en fait que le porte-parole d’une minorité de femmes prostituées et ignorent la majorité, dont je fais partie, que l’on entend normalement pas et qui ne peut ou ne souhaite (de peur d’être reconnue, de peur d’être davantage stigmatisée, jugée, de peur des représailles, etc.) s’exprimer. Il faut rester extrêmement vigilant face à ce discours qui dissimule le silence et la réalité de plus de 90% des femmes exploitées dans cette industrie. » Stéphanie survivante de la prostitution
    http://www.prostitutionetsociete.fr/temoignages/st

    Il est abusif de suggérer en manchettes que le lobby de l'industrie représente les femmes en situation de prostitution.
    Stella, le lobby de l'industrie du sexe, n'est pas plus représentatif que ne le sont les autres groupuscules TDS similaires. Il ne représente que lui même, un groupuscule ultraminortaire, constitué en grande majorité d'hommes et dont le financement est occulte, secret. Il n'y a pas plus de femmes prostituées à STELLA qu'à la CLES.

  • Claude Poisson - Inscrit 5 juin 2014 02 h 05

    Tolérence et respect ?

    Votre argumentaire manque de nuance, de connaissance et en particulier des organismes communautaire.Seul la représentation des deux côté de la médaille peuvent faire avancer la réflexion. La généralisation est un ennemi du bon sens commun.