La course de Kathleen Wynne

Kathleen Wynne
Photo: La Presse canadienne (photo) Geoff Robins Kathleen Wynne

Pauline Marois marchait, déterminée. Kathleen Wynne, elle, court. La première ministre de l’Ontario a déclenché des élections provinciales le 3 mai dernier, interrompant son règne de 16 mois à la tête d’un gouvernement minoritaire hérité de son prédécesseur. Les Ontariens sont appelés aux urnes le 12 juin.

 

Avide coureuse, la première lesbienne à diriger une province canadienne n’a pas, elle non plus, attendu que l’opposition défasse son budget pour lancer l’offensive, convaincue d’avoir une longueur d’avance sur ses rivaux. Alors que Pauline Marois avait tenté de l’emporter en sollicitant l’électorat de centre droit, le peloton de Mme Wynne effectue, depuis quelques mois, un net virage vers la gauche, doublant le Nouveau Parti démocratique d’Andrea Horwath.

 

« Kathleen Wynne, c’est une “solidaire” habillée en libérale, affirme la politologue Linda Cardinal, de l’Université d’Ottawa. Depuis qu’elle est au pouvoir, elle parle d’une société basée sur l’égalité, de justice sociale. C’est une vision de l’Ontario et de l’intervention étatique qui est très différente de ce que proposent aujourd’hui les autres partis. »

 

La médiatrice de 61 ans n’est pas la seule à avoir réinventé son parti et les orientations de celui-ci au cours des derniers mois, sous le regard médusé des électeurs.

 

Le NPD tente ouvertement de séduire la frange gauche de la Ford Nation (ce segment de l’électorat surtout issu des banlieues ouvrières ayant appuyé Rob Ford), pige allègrement dans les promesses habituelles des libéraux et celles de Philippe Couillard. Disparus du discours du NPD, les travailleurs. Mme Horwath parle désormais aux contribuables. Promet des baisses d’impôt pour les familles et les PME. S’engage à créer un ministère de l’Épargne qui pilotera les compressions gouvernementales. S’oppose même à de grands projets de transport en commun si ceux-ci sont réalisés sur le dos des contribuables.

 

Nostalgique de l’ère de Mike Harris, premier ministre ayant marqué l’Ontario des années 1990, le Parti progressiste-conservateur n’a plus rien à voir avec la « grande coalition » progressiste qui a gouverné sans interruption de 1943 à 1985. Le chef Tim Hudak tente aussi d’éviter ses erreurs des dernières élections en s’en tenant à un seul et unique message : l’emploi, toujours l’emploi. Un discours qui résonne chez nombre d’électeurs.

 

Car l’ancien moteur économique du pays a déjà eu plus fière allure, peinant toujours à se relever de la crise économique de 2008. L’Ontario accuse aujourd’hui le déficit budgétaire le plus élevé au pays, à 12,5 milliards. Sa dette continue de croître. La province figure même depuis six ans sur la liste des provinces les moins bien nanties, touchant des paiements de péréquation du fédéral. « De l’aide sociale », fronde Tim Hudak, qui promet de remédier à la situation.

 

Portrait sombre

 

Un rapport sur l’avenir des services publics de la province dressait en 2012 un portrait plutôt sombre de l’économie ontarienne. La lente décroissance des secteurs automobile et manufacturier est appelée à se poursuivre, les travailleurs d’usine ne représentant plus que 11,8 % des salariés ontariens. Une réalité qui plombe à la fois les perspectives d’emploi et les moyens du gouvernement de financer les services publics.

 

Pour sortir de cette impasse, le Parti progressiste-conservateur promet d’éliminer 100 000 emplois du secteur public et d’atteindre l’équilibre budgétaire d’ici deux ans, soit deux ans plus tôt que ne le prévoient les libéraux et les néodémocrates. Mais sa principale promesse est de créer un million d’emplois en Ontario d’ici 2022 en stimulant le secteur privé, en réduisant, par exemple, de 8 % l’impôt sur les entreprises et leurs tarifs d’électricité.

 

La plateforme du NPD prévoit quant à elle des crédits d’impôt pour les entreprises manufacturières créatrices d’emploi, la réduction des primes d’assurance-automobile et l’élimination de la portion provinciale de la taxe de vente harmonisée de la facture d’électricité. « Il semble qu’elle soit plus conservatrice [que Mme Wynne] au chapitre de l’augmentation des revenus de l’État. Elle tient un discours de réduction d’impôt, populiste, mais ce n’est pas très porteur de solutions collectives aux enjeux auxquels font face les électeurs », analyse Peter Graefe, politologue à l’Université McMaster d’Hamilton, région que représente Andrea Horwath à Queen’s Park.

 

Largement inspirée du budget provincial déposé le 1er mai, la plateforme libérale, qui doit être dévoilée dimanche, mise plutôt sur la formation postsecondaire et le maintien d’un taux d’imposition « compétitif » pour les entreprises, promettant d'investir 2,5 milliards sur dix ans afin d’attirer de nouvelles entreprises en Ontario. L’équipe libérale promet en outre la création d’un régime de retraite provincial unique en son genre et de hausser les prestations pour enfants et le salaire minimum à 11 $, afin de les lier à l’inflation.

 

Un calcul stratégique, de l’avis du directeur de la recherche du collège Glendon de l’Université York, Alexandre Brassard. « Mme Wynne a été choisie chef du PLO en promettant d’être à la fois responsable et compatissante. En sachant que de 10 à 15 % de l’électorat hésite entre les libéraux et le NPD, cela pourrait lui permettre d’atteindre la majorité. »


Une majorité libérale, malgré les scandales ?
 

Cette perspective ne semble pas aussi tirée par les cheveux qu’il y a quelques mois, et ce malgré le ras-le-bol de plusieurs Ontariens à l’égard d’un Parti libéral fatigué par ses années au pouvoir et affaibli par les scandales.

 

Un sondage Forum Research mené pour le compte du Toronto Star rendu public jeudi plaçait Kathleen Wynne à 41 % des intentions de vote, sept points devant les progressistes-conservateurs de Tim Hudak. Mme Horwath et son NPD arrivaient troisièmes, à 20 %, suivis du Parti vert, qui récolterait l’appui de 4 % des Ontariens.

 

Kathleen Wynne bûche fort pour se distancer de certains scandales qui ont marqué le règne du premier ministre Dalton McGuinty à la tête de l’Ontario. À commencer par l’annulation de la construction de deux centrales au gaz à Oakville et à Mississauga, une décision prise dans le but de conserver cinq sièges détenus par des libéraux, à la veille des élections de 2011. Une décision qui coûtera plus de 1,1 milliard de dollars sur 20 ans aux contribuables, selon le vérificateur général de la province.

 

La Police provinciale poursuit son enquête sur des allégations d’abus de confiance au sein du Bureau du premier ministre, l’investigation se concentrant sur l’ex-chef de cabinet de M. McGuinty. Celui-ci aurait demandé à un expert informatique, conjoint d’une employée, de détruire une importante quantité de documents incriminants touchant l’annulation des centrales.

 

Une erreur

 

Tim Hudak a tenté de mêler Kathleen Wynne au scandale, affirmant qu’elle avait voulu cacher la suppression de ces courriels aux parlementaires. La chef libérale a répliqué en intentant une poursuite pour diffamation contre M. Hudak et l’une de ses députées.

Jeudi, alors que Kathleen Wynne évoquait une « grave erreur » en parlant de l’annulation des centrales, promettant de ne pas la reproduire, Tim Hudak demandait la tenue d’une commission d’enquête comme celle sur le scandale des commandites.

 

À l’instar de Philippe Couillard, Kathleen Wynne semble toutefois avoir trouvé la recette pour se dissocier des squelettes de son prédécesseur. « Les scandales politiques en Ontario sont plus techniques, plus difficiles à comprendre, note Alexandre Brasser. Ils frappent donc moins l’imagination, bien que cela ne les rende pas moins graves. » Si Kathleen Wynne obtient la majorité qu’elle convoite, elle pourrait bien se défaire une fois pour toutes du boulet que constitue l’héritage de l’ère McGuinty.

 

Les résultats des élections du 2 juin risquent ainsi d’être déterminants pour le leadership des trois chefs, au moins deux d’entre eux jouant leur avenir politique. Car si Tim Hudak a pu se remettre, de peine et de misère, des désastreuses élections provinciales de 2011, son leadership demeure contesté. Pas plus tard qu’à l’automne, des députés réclamaient ouvertement son départ. Gageons qu’ils ne se feront pas prier pour le pousser à la porte si le parti hérite à nouveau du titre d’opposition officielle qui lui colle à la peau depuis 2003.

 

Bien que les néodémocrates soient généralement plus tolérants envers leurs chefs, Andrea Horwath pourrait elle aussi devoir se battre pour sa survie si le virage au centre du NPD ne rapporte pas les fruits escomptés. Plusieurs lui reprochaient déjà d’avoir appuyé pendant aussi longtemps les libéraux. Le NPD tolérera-t-il à nouveau de détenir la balance du pouvoir ?

 

Quant à Kathleen Wynne, les libéraux pourraient bien lui donner une seconde chance si elle n’obtient pas sa majorité le 2 juin. Mais il n’y en aura pas de troisième. Kathleen Wynne fait bien de courir.

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La cour aux francophones

Site Web en français, pancartes bilingues, déclarations de paix… Abandonnés aux deux autres partis depuis vingt ans, les électeurs francophones se retrouvent de manière inattendue dans la mire des conservateurs depuis le déclenchement des élections en Ontario.

Quinze ans après la saga de l’hôpital Montfort — le seul hôpital universitaire francophone de la province, qu’avait voulu fermer le gouvernement de Harris —, la formation tente pour la première fois un important rapprochement avec les francophones, du moins dans le nord et l’est de la province, régions où cette frange de l’électorat pourrait jouer un rôle critique.

«Il y a une nette évolution du discours conservateur», observe le politologue Alexandre Brassard. En 2011, la plateforme du PC prévoyait des réductions budgétaires à l’Office des affaires francophones, au Commissariat aux services en français et aux deux collèges de langue française de la province. «Aujourd’hui, il commence ses discours par “bonjour”. Ils ont même appuyé l’idée d’accorder plus d’indépendance au commissaire.»

Tim Hudak, qui compte une poignée de candidats franco-ontariens, est même allé jusqu’à se décrire comme «l’ami des francophones».

Traditionnellement acquis aux libéraux et au NPD, les Franco-Ontariens ont tout de même des motifs de se méfier. M. Hudak martèle son intention d’éliminer 100 000 emplois dans le secteur public ces prochaines années, un objectif impossible à atteindre sans couper dans le personnel bilingue nécessaire à l’offre des services gouvernementaux dans la langue de la minorité.

Chose certaine, les libéraux ne se font pas prier pour brandir le spectre de la fermeture d’institutions publiques francophones, tels les conseils scolaires ou les collèges, comme l’a fait Kathleen Wynne dans une publicité électorale.

Pour la deuxième fois, les quelque 800 000 Franco-Ontariens auront droit à un débat télévisé dans leur langue auquel participeront deux ex-ministres des Affaires francophones et une candidate conservatrice qui pourrait bien hériter de ce titre, diffusé mardi sur les ondes de TFO et de Radio-Canada Ontario.