Aux poubelles, la marijuana artisanale thérapeutique

De la marijuana récoltée dans le jardin d’un résidant du Québec souffrant d’une maladie chronique. Ottawa prend les grands moyens pour faire cesser toute consommation de marijuana artisanale.
Photo: La Presse canadienne (photo) Justin Tang De la marijuana récoltée dans le jardin d’un résidant du Québec souffrant d’une maladie chronique. Ottawa prend les grands moyens pour faire cesser toute consommation de marijuana artisanale.

Ottawa — Les malades chroniques titulaires d’une licence d’Ottawa pour posséder ou faire pousser de la marijuana médicale pourraient bien se retrouver dans la mire de la justice d’ici un mois. Santé Canada s’arroge le droit, à compter du 1er mai prochain, de transmettre des informations personnelles les concernant aux forces policières s’ils ne certifient pas avoir détruit leur marijuana artisanale pour passer au cannabis commercial.

 

L’an dernier, le gouvernement conservateur a modifié en profondeur le régime d’accès à la marijuana prescrite à des fins médicales. À compter du 1er avril, il ne sera plus permis de faire pousser soi-même sa marijuana thérapeutique. Les malades devront obligatoirement se la procurer auprès de fournisseurs accrédités par Ottawa. Mais voilà : ceux qui seraient tentés d’épuiser leurs stocks personnels avant de commencer à acheter le cannabis « légal », qui coûte beaucoup plus cher, devraient y penser à deux fois, car cela est explicitement interdit. Toute marijuana qui a été produite ou obtenue sous l’ancien régime réglementaire doit être détruite à cette date. Les malades doivent s’y engager par écrit.

 

Vendredi soir, en catimini, Santé Canada a diffusé un avis rappelant aux malades cette obligation et expliquant comment procéder : il faut mélanger la matière avec de l’eau puis avec de la litière à chat « afin d’en masquer l’odeur. Le tout peut ensuite être mis à la poubelle ». Santé Canada rappelle surtout aux malades qu’ils ont 30 jours pour remplir, signer et retourner un formulaire dans lequel ils certifient ne plus posséder de marijuana et précisent le nombre de grammes ou de plants qu’ils ont détruits.

 

« Si les participants ne se conforment pas à l’exigence de détruire leur marijuana et d’en aviser Santé Canada, le Ministère échangera les renseignements pertinents, y compris les noms et adresses, avec la police. Le Ministère continuera également de collaborer avec la police et de fournir les renseignements nécessaires afin d’assurer la sécurité publique, selon le cas », est-il écrit sur le site Internet de Santé Canada.

 

Selon Adam Greenblatt, directeur général de la Société pour l’accès au cannabis médical, cette directive « démontre l’esprit coercitif du nouveau règlement. Ça nuira à son respect parce qu’en partant, on instaure de la méfiance entre les consommateurs et les nouveaux fournisseurs. » Selon lui, « c’est la preuve que le nouveau règlement est une politique de criminalisation déguisée en politique de santé ».

 

Déjà, il prédit que les gens ne s’y plieront pas. « C’est sûr que tout le monde va mentir », affirme-t-il sans hésitation. « Je sais que certains vont commander un peu de marijuana des fournisseurs officiels pour obtenir leurs bouteilles et cacher leur stock dedans. »

 

Affaire de prix

 

Mike Sandev est épileptique et la marijuana qu’il cultive lui permet, dit-il, de vivre et de travailler normalement. Il déplore le fait de devoir se débarrasser de ses stocks, d’autant plus qu’il avait investi dans de l’équipement de culture. « C’est le chaos. Ils veulent que je me débarrasse de mes médicaments pour aller sur Internet contacter les entreprises, alors qu’il n’y en a pas une seule qui affiche en français, pas une qui dit que la substance est disponible, et ça va me coûter quatre à cinq fois plus cher », lance-t-il au Devoir.

 

Va-t-il se plier à la consigne et signer le formulaire ? « Je suis musicien, j’ai besoin de voyager, alors je vais me plier à leur demande, mais avec beaucoup de réticence. »

 

L’argent est au coeur de cette histoire. Les malades qui consomment de la marijuana thérapeutique en consomment généralement beaucoup, parfois plusieurs dizaines de grammes par mois. Faire pousser de la marijuana à la maison était non seulement facile, mais abordable. En s’approvisionnant auprès d’un des dix fournisseurs reconnus par Ottawa (leur nombre pourrait croître), la facture sera salée. Whistler Medical Marijuana, par exemple, offre son produit à 10 $ le gramme. Peace Naturals, à 6 $. Tweed offre une variété à faible taux de THC (la molécule active de cette herbe) à 5 $ le gramme. Metrum le propose à 7,60 $, mais offrira 30 % de rabais sur les 30 premiers grammes par mois qu’un consommateur à faible revenu commandera. Cela représentera quand même une facture minimale mensuelle de 160 $.

 

Ottawa fait valoir que ce resserrement était rendu nécessaire pour éviter que la marijuana médicale n’alimente la contrebande. Le nombre d’usagers de cannabis thérapeutique est passé de 500 à environ 30 000 depuis 2001 et on comptait dans les rangs au moins un agent de la GRC.

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