Le ministre erratique

Drôle de semaine pour Jim Flaherty : moins de 24 heures après avoir présenté son dixième budget — témoin d’une longévité rare —, le ministre des Finances s’est retrouvé au centre d’une controverse le mettant en porte-à-faux avec son patron. Et qu’il ait raison ou non sur le fond, il lui sera maintenant difficile de rester en poste, croient plusieurs commentateurs.

 

En 2011, les conservateurs avaient fait du fractionnement du revenu une promesse phare de leur campagne. Une fois l’équilibre budgétaire atteint, ils promettaient aux couples avec enfants de pouvoir transférer d’un conjoint à l’autre une portion du revenu soumis au plus haut taux d’imposition, de manière à profiter d’un allégement fiscal qui pourrait représenter en moyenne 1300 $.

 

Faisant écho à des études, Jim Flaherty a indiqué mercredi qu’il n’est « pas certain » que le fractionnement du revenu soit « bénéfique pour notre société ». « Cette mesure est très bénéfique pour certains segments de la population canadienne et ne l’est pas du tout pour d’autres segments », a-t-il exprimé.

 

Jim Flaherty ne peut prétendre être une simple voix parmi d’autres dans ce débat, croit André Coyne (Postmedia). Il est le ministre le plus influent de ce gouvernement. Le voir renier une politique économique fiscale de son gouvernement est majeur, dit-il.

 

Coyne a d’ailleurs remarqué le traitement réservé à Flaherty lors de la période de questions suivant son intervention : visiblement muselé par le premier ministre, il n’a pas pu défendre son propre budget. Le message était clair, dit Coyne.

 

À moyen terme, le chroniqueur voit mal comment le ministre pourrait un jour défendre une politique qu’il a ainsi critiquée. Il devra donc partir. Mais dans les faits, cette décision ne peut pas attendre. Flaherty a visiblement besoin de repos, écrit Coyne. Il en montre les signes depuis longtemps : on sait sa santé mauvaise ; il a de la difficulté à parler ; il est instable sur ses pieds ; il agit de plus en plus souvent de manière erratique ; il a presque pleuré en parlant des difficultés de Rob Ford ; il a eu une altercation remarquée avec son collègue Jason Kenney. Et surtout, il semble ne plus avoir d’idées, comme le montre ce budget très mince.

 

Dans le Toronto Star, Chantal Hébert note que la sortie de Flaherty a exacerbé les tensions avec Kenney, déjà tendues à cause du dossier de la Subvention canadienne à l’emploi. Il n’est pas anormal qu’un ministre des Finances s’exprime avec plus de latitude que d’autres ministres, mais sur une question aussi importante pour les conservateurs ? Les conjectures sur le départ de Flaherty ne pourront que s’accroître, écrit-elle.

 

Pour Lawrence Martin (site iPolitics), c’est un peu le signal de son départ que Jim Flaherty a donné. Il lui sera impossible de défendre un jour le principe du fractionnement du revenu maintenant qu’il en a souligné les faiblesses, croit Martin. Et comme ce dernier pense que les conservateurs n’abandonneront pas cette idée, on peut parier que c’est Flaherty qui va lever les pieds, dit-il.

 

Flaherty a raison

 

Sur le fond, le Globe and Mail soulignait en éditorial que Stephen Harper devrait écouter Jim Flaherty. Selon le Globe, il faut revoir cette politique qui n’est pas une bonne façon de diminuer les impôts.

 

Le Globe remarque que cette mesure coûterait cher (près de 2,5 milliards) et ne profiterait qu’à une faible partie des Canadiens — les familles les plus nanties. Les Canadiens qui ne sont pas en couple n’en retireraient rien. La mesure pourrait aussi dissuader les faibles salariés à rester ou à retourner sur le marché du travail (certains présentent l’idée comme une manière d’encourager les femmes à demeurer à la maison). Ce serait au final une initiative inéquitable, car profitable à un tout petit nombre, écrit le Globe.


Derrière Ford

 

Soulignons la publication, dans le numéro de février du magazine The Walrus, d’un long article expliquant comment le Toronto Star et d’autres médias ont pu faire éclater le scandale Rob Ford. En huit pages, Ivor Tossell raconte qu’il y a moins de cinq ans, la publication des articles du Star aurait été pratiquement impossible à cause des lois sur la diffamation alors en vigueur.

 

N’eût été le travail d’un groupe d’avocats qui a mené à deux décisions importantes de la Cour suprême en 2009, le Star aurait en effet été pratiquement muselé : pour publier, le quotidien aurait dû avoir en main les preuves irréfutables de tout ce qu’il avançait (par exemple, la fameuse vidéo où le maire de Toronto fume « ce qui semble être » du crack). Autrement, il aurait été à la merci de n’importe quelle poursuite en diffamation, explique Tossell. Dans ce contexte, difficile de faire un travail journalistique impliquant des sources anonymes.

 

En 2009, la Cour suprême s’est rendue à des arguments déjà acceptés en Grande-Bretagne. À savoir : à partir du moment où un journaliste a fait tout le nécessaire pour vérifier qu’une histoire est vraie et d’intérêt public, qu’il a donné au sujet la possibilité de répondre, il ne peut être déclaré coupable de diffamation, cela même si son histoire contient des inexactitudes. C’est ce qu’on appelle le « journalisme responsable ». Il y a bien sûr des limites à cela, rappelle Tossell, mais le dossier Rob Ford a prouvé l’importance de ces jugements.