Trudeau largue ses sénateurs

Dans les coulisses du PLC, on explique qu’on vise à terme à ce que les sénateurs se comportent comme des fonctionnaires ou des juges : avec retenue politique. Ci-dessus, le chef libéral Justin Trudeau.
Photo: Annik MH de Carufel - Archives Le Devoir Dans les coulisses du PLC, on explique qu’on vise à terme à ce que les sénateurs se comportent comme des fonctionnaires ou des juges : avec retenue politique. Ci-dessus, le chef libéral Justin Trudeau.

Après s’être longtemps fait accuser d’être le partisan du statu quo sur la question du Sénat par des adversaires qui prônent l’abolition ou la réforme électorale, Justin Trudeau a finalement concocté sa propre position. Dans un geste sans précédent qui a surpris tout le monde, y compris ses troupes, le chef libéral a exclu ses 32 sénateurs de son caucus.

 

Au fil du temps, le Sénat — scène de moult scandales depuis un an — était devenu une Chambre truffée de partisanerie, guidée par des préoccupations politiques et électorales, de l’avis de M. Trudeau. Son remède : larguer tous ses sénateurs en les excluant dorénavant des réunions hebdomadaires du caucus national libéral. « La seule façon de faire partie du caucus libéral est d’y avoir été élu par la population canadienne », a annoncé M. Trudeau mercredi matin.

 

Les sénateurs pourront conserver leur carte de membre du parti et à ce titre, participer aux événements du PLC comme un congrès. Mais les troupes libérales s’attendent à ce qu’ils n’organisent plus activement ces activités partisanes. On demande à ce qu’ils cessent par exemple de tenir des cocktails de financement ou de siéger aux instances du PLC. Dans les coulisses, on explique qu’on vise à terme à ce que les sénateurs se comportent comme des fonctionnaires ou des juges : avec retenue politique. « Le Sénat fut, à une époque, un endroit d’examen plus réfléchi […] Il est devenu évident que la structure de partis au sein du Sénat interfère avec ces responsabilités […] Au mieux, cela rend le Sénat redondant. Au pire, et sous l’égide de M. Harper nous l’avons vu à son pire, cela amplifie les pouvoirs du premier ministre », a expliqué M. Trudeau.

 

Un choix « courageux » que les sénateurs ont affirmé comprendre, en se disant unanimement d’accord avec M. Trudeau et même « libérés » de retrouver leur entière indépendance politique. « On vient de confirmer nos statuts comme sénateurs, législateurs, qui ne sont pas liés à la volonté de la Chambre des communes, ni à notre chef », a défendu la libérale Joan Fraser.

 

« Il fallait faire quelque chose sur le Sénat », a noté un autre sénateur, qui reconnaît que faute de position claire, son parti semblait militer pour le statu quo. « Il fallait frapper, et frapper fort. »

 

Les sénateurs ont appris la nouvelle de leur chef, à l’ouverture de ce qu’ils croyaient être une réunion de caucus comme les autres. L’annonce était totalement inattendue, ce que les sénateurs n’ont pas apprécié. En coulisse, on confie que lorsque l’annonce est tombée, certains étaient tristes, pris d’amertume, et d’autres l’ont « un peu plus mal pris ». « J’ai été surpris, a de son côté avoué Jim Munson. Je crois que ce choc est passé. Il faut être pragmatique et accepter […] Il a posé un geste audacieux. La vie continue. »

 

Faux changement

 

Les conservateurs ont immédiatement raillé la position libérale, qui ne changera rien selon eux puisqu’à la suite de la sortie de M. Trudeau, les sénateurs se sont proclamés libéraux. En outre, le président du Sénat a accepté qu’ils conservent un « caucus libéral », formant l’opposition officielle et conservant leurs budgets de fonctionnement. Le leader libéral à la Chambre haute, James Cowan, a lui-même convenu qu’il « soupçonne que ça ne changera pas grand-chose ».

 

« J’en comprends que le changement annoncé par le chef aujourd’hui, c’est que les sénateurs libéraux non élus deviennent des sénateurs non élus qui se trouvent à être libéraux », a critiqué le premier ministre Stephen Harper.

 

Ce n’est rien de moins qu’un « écran de fumée pour se cacher du rapport du vérificateur général », a poursuivi le ministre de la Réforme démocratique, Pierre Poilievre. Le vérificateur épluche les allocations de dépenses de tous les sénateurs et pourrait dénoncer des premiers fautifs d’ici peu. M. Poilievre a cependant reconnu ne pas connaître les conclusions du rapport. M. Trudeau a réfuté avoir agi de manière préventive, au cas où des siens seraient pris en défaut.

 

Si le sénateur Cowan prétend qu’il n’y aura pas grand changement à leur quotidien, d’autres se sont dits soulagés par la décision de M. Trudeau. Ils estiment qu’ils pourront désormais voter plus librement sur les projets de loi ou motions, et certains se disent même heureux de ne plus devoir récolter de fonds.

 

C’est le cas de Serge Joyal, qui affirme être en « profond accord avec cet objectif, qui est de libérer les sénateurs de la partisanerie dans l’exercice de leurs fonctions constitutionnelles ». M. Joyal rappelle que ses collègues s’étaient fait demander par leur chef de s’abstenir de voter la suspension des sénateurs Mike Duffy, Pamela Wallin et Patrick Brazeau, ce que certains n’avaient pas aimé. « Dans les situations politiques très tendues où le chef a tendance à dire que pour éviter d’être en contradiction avec ce que la Chambre des communes décide [il faut voter comme ceci], ça ne se produira plus. […] Dorénavant, on le fera sans penser qu’on sera mal vu au caucus, qu’on sera empêché d’être sur un voyage ou qu’il y aura toutes sortes d’avantages sociaux qui nous seront retirés. »

 

Aller plus loin

 

Le chef du NPD, Thomas Mulcair, voit du positif dans l’annonce de M. Trudeau. « C’est un pas dans la bonne direction, mais pourquoi arrêter là ? Pourquoi arrêter à 32 ? Nous, on veut se débarrasser du Sénat. »

 

À cela, le chef libéral rétorque que ce n’est qu’une première étape en attendant la marche à suivre que dictera la Cour suprême lorsqu’elle se prononcera sur la constitutionnalité d’une réforme du Sénat. D’ici là, M. Trudeau somme M. Harper de lui emboîter le pas.

 

Le sénateur conservateur Pierre Claude Nolin fait d’ailleurs bande à part de ses collègues et avait lui-même jonglé avec l’idée de ne plus siéger au caucus de son parti. Il soutient que certains de ses collègues pensent de même. Mais il ne veut pas aller trop vite en affaire et pour l’instant, il a déposé des interpellations au Sénat pour lancer un débat public.

 

« Il y a un peu d’improvisation et c’est malheureux parce que c’est une décision majeure qui aurait dû être le fruit d’une longue réflexion […] Mais j’aime bien le résultat », conclut-il. Selon lui, il n’y a « pas de contradiction du tout » dans le fait que les sénateurs se disent encore libéraux tout en ne siégeant plus à leur caucus. « Indépendant ne veut pas dire non partisan, mais on peut l’être moins. »

À voir en vidéo