Houda-Pepin et Mourani, même combat

Fatima Houda-Pepin a été exclue du caucus libéral lundi.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot Fatima Houda-Pepin a été exclue du caucus libéral lundi.
Ottawa — L’une a quitté son parti parce que celui-ci allait trop loin en appuyant la charte de la laïcité, l’autre parce qu’il allait trop loin en s’y opposant. Mais les divorces entre Maria Mourani et Fatima Houda-Pepin et leur formation respective se ressemblaient à s’y méprendre, comme en témoignent les discours de chacune et de leur chef. Or si ces leaders politiques n’ont pas toléré leurs députées récalcitrantes, c’est en partie la faute aux médias, selon un politologue.

Il n’y a rien de nouveau à ce qu’un député riposte à certaines positions de son chef, consent Réjean Pelletier. Mais ce qui a changé, c’est que les médias en ont ouï-dire rapidement. « Dès qu’il y a une dissension, elle est montée en épingle. Et on écrit “ le parti est divisé , le leadership du chef est remis en question”, etc., même si c’est une seule personne sur 60-70 députés. C’est ça un peu, le problème », analyse le professeur de sciences politiques à l’Université Laval.

Jour de la marmotte

Depuis deux mois, Fatima Houda-Pepin contestait le refus de son parti de bannir le port de signes religieux pour les employés de l’État ayant un pouvoir coercitif. Le chef du Parti libéral du Québec, Philippe Couillard, a plutôt confirmé la liberté pour tous pourvu que le visage soit découvert. Lundi, la députée a claqué la porte. Mardi, les journaux s’interrogeaient justement sur la poigne du chef libéral sur son caucus.

À voir la scène se dérouler à Québec, on croyait vivre le jour de la marmotte à Ottawa. Car Daniel Paillé s’était également dit à bout de patience au moment de remercier sa députée rebelle. Lorsque Maria Mourani a quitté le Bloc québécois en septembre, M. Paillé plaidait lui avoir laissé le temps de clarifier sa pensée, pour qu’elle s’oppose à la charte des valeurs en son nom personnel plutôt qu’en tant que bloquiste. Si M. Paillé a fini par lui montrer la porte, c’est qu’elle ne lui a pas laissé le choix en persistant, disait-il. Mme Mourani arguait de son côté que le projet péquiste n’était rien de moins qu’un « nationalisme ethnique » qui aliénerait les électeurs souverainistes. Mi-décembre, elle annonçait sa propre conversion au fédéralisme.

Dans un cas comme dans l’autre, les députées refusaient d’accepter la position de leur parti. L’élue parlait d’une expulsion, le chef d’une démission.

Il n’y a rien d’anormal à ce que les chefs de parti tentent d’abord de régler leurs différends derrière les portes closes du caucus, souligne M. Pelletier. Mais les tentatives de réconciliation ne peuvent pas s’éterniser, car « le chef sera toujours sous surveillance et la députée récalcitrante aussi ».

« Plutôt que de traîner ça très longtemps dans le paysage, on dit “ mieux vaut crever l’abcès immédiatement ”. Et c’est pour ça que très souvent, on en arrive à un point de rupture », explique-t-il en entretien téléphonique.

Enjeu électoral

Un raisonnement qu’a semblé appliquer M. Couillard, en affirmant lundi que ce qui nuisait au parti, « c’est le flottement, c’est l’impression […] qu’il n’y a pas de ralliement, de consensus ».

D’autant plus qu’on débat actuellement d’un enjeu électoral et que la liberté de conscience devient difficile à allouer. Un parti divisé, « ça n’a pas bonne cote auprès de l’électorat », note M. Pelletier.

« C’est rendu trop loin comme débat politique pour laisser trop de liberté à chacun des députés. […] Il y a un clivage assez profond qui se manifeste et qui ne changera probablement pas », observe-t-il. Un camp — libéral — est donc contre la charte, un autre — péquiste — est pour. Si les partis comptaient des partisans des deux fronts, « ça diviserait le vote ». « On est trop près d’une éventuelle élection pour permettre qu’il y ait des dissensions dans le parti, qu’on arrive devant la population comme étant un parti divisé », résume-t-il.

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Ce qu’ils ont dit :

Philippe Couillard, en septembre : « Il y a une sorte d’absolutisme ; on parle de fondamentalisme ces temps-ci, il semble y en avoir un autre genre qui est en train de s’installer au sein du mouvement souverainiste […] Mme Mourani vient de recevoir une bulle d’excommunication ; je suppose que pour les prochains hérétiques, il y en aura également. »

Philippe Couillard lundi, sur sa députée : « Je suis un homme très patient, tout le monde va s’entendre là-dessus. Mais ma patience a ses limites […] Ça n’a pas été possible pour elle d’accepter de faire des compromis […] On ne peut pas être un libéral et ne pas défendre les libertés. »

Daniel Paillé, sur sa députée : « C’est une décision qui est difficile à prendre […] Je lui ai dit que si elle continuait, on était face à une décision ; elle m’a dit que la décision m’appartenait, alors je l’ai prise […] À un moment donné, je conclus […] Il faut avoir une cohésion au sein du caucus. »

Fatima Houda-Pepin : « M. Couillard pense qu’il va régler les problèmes avec cette position, ses problèmes commencent. Hier [mardi] je lui ai dit, et j’ai dit à mes collègues : “ Cette position qui va être annoncée aujourd’hui, c’est la meilleure recette pour la perte de la prochaine élection ” […] J’ai passé une trentaine d’années de ma vie à lutter contre l’intégrisme. Je ne peux pas dire d’un côté de la bouche que la porte est ouverte à tous, et de l’autre que je continue de lutter contre les intégrismes. »

Maria Mourani : « Ça fait des années que je travaille à convaincre les gens issus de groupes ethnoculturels de se battre pour l’indépendance du Québec […], puis laissez-moi vous dire qu’on vient de faire un recul majeur […] Vous allez discriminer des femmes, faire en sorte que des femmes ne pourront plus avoir de jobs […] Ce n’est vraiment pas une bonne stratégie, parce que l’indépendance on va la faire avec tout le monde et si on n’est pas capable de convaincre des gens qui viennent d’ailleurs qu’on a un projet inclusif, bien ils ne viendront pas avec nous et ils auront raison. »

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