L’aide internationale à la façon du Canada inc.

Christian Paradis
Photo: Annik MH de Carufel - Archives Le Devoir Christian Paradis

Ottawa — Il dirige un ministère appelé à disparaître. La très francophone Agence canadienne de développement international (ACDI), sise en territoire québécois, est destinée à être engloutie par le géant — et plus anglophone ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, ayant pignon sur rue de l’autre côté de la rivière des Outaouais. Certains seraient démotivés pour moins que cela. Mais le nouveau ministre du Développement international, Christian Paradis, voit dans cette fusion l’occasion de donner un coup de barre dans l’aide canadienne et de faire changer les choses.

Nommé à la tête de l’ACDI en juillet, Christian Paradis a pris l’été pour se familiariser avec son ministère. Il est maintenant prêt, dit-il, à prendre à son compte et à défendre le virage amorcé par ses prédécesseurs : celui d’une aide au développement plus axée sur l’économie et étant bénéfique autant aux pays bénéficiaires qu’aux entreprises d’ici. Son objectif : faire de la réduction de la pauvreté mondiale une affaire du Canada inc. C’est du moins le message qu’il était venu livrer jeudi matin devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. M. Paradis entend profiter de la refonte de son ministère pour faciliter l’investissement privé dans les pays en voie de développement et qu’ainsi, les entreprises canadiennes deviennent de véritables partenaires. Cette aide pourra prendre la forme de contributions financières pour des projets spécifiques, mais elle pourrait aussi se résumer à aider les pays à développer un environnement de gouvernance propice à l’investissement.

« Ma priorité est maintenant d’accroître la participation des entreprises privées canadiennes dans le développement international », a déclaré le ministre jeudi matin. Il a rappelé que le Canada arrive au 9e ou au 12e rang (selon l’année) des pays de l’OCDE eu égard à la capacité de ses entreprises à décrocher des contrats attribués par la Banque mondiale ou d’autres institutions internationales engagées dans le développement. Entre 2007 et 2011, la valeur des contrats décrochés par les entreprises canadiennes n’a atteint que 0,46 % du total, dit-il. « Trop peu d’entreprises canadiennes saisissent ces opportunités. »

En entrevue avec Le Devoir, le ministre affirme que l’aide traditionnelle canadienne n’est pas appelée à disparaître, mais que celle-ci n’est peut-être pas la meilleure voie pour obtenir les meilleurs résultats. « Tout le monde s’entend pour dire : “Ce qu’on veut, c’est pas de la charité, on veut générer des revenus.” Et pour générer des revenus, il faut investir. […] Les gens veulent plus qu’un Band-Aid. Il faut aller plus loin. Les pays bénéficiaires nous le disent directement. Une bonne aide humanitaire, c’est une aide humanitaire qui dure le moins longtemps possible. » Or, le Canada verse l’aide de l’ACDI dans certains pays depuis plusieurs décennies…

Déjà à l’automne 2011, une des prédécesseures de M. Paradis, Bev Oda, avait lancé trois projets pilotes de collaboration entre des ONG, des entreprises minières et feu l’ACDI. La cagnotte de 6,7 millions de dollars sur cinq ans était bonifiée d’une contribution des entreprises de 2 millions de dollars. Par exemple, le groupe Plan Canada s’est associé avec la minière IAMGOLD pour un projet au Burkina Faso prodiguant de la formation professionnelle dans l’espoir d’augmenter les compétences de travail des populations locales… et d’accroître leurs chances d’être embauchées par la mine !

Ce projet a été louangé par certains, mais décrié par d’autres. Dans une récente entrevue, la responsable de Plan Canada, Rosemary McCarney, a reconnu avoir reçu beaucoup de critiques de ses donateurs et ne pas être certaine de vouloir répéter l’expérience lorsque celle-ci sera terminée. Le ministère promet, lui, que ces trois projets pilotes feront l’objet d’une évaluation : « La mise en oeuvre des trois projets pilotes annoncés le 29 septembre 2011 se déroule comme prévu, et chacun d’eux fait l’objet d’un suivi afin d’en tirer des leçons susceptibles d’être appliquées aux programmes futurs. »

Le ministre Paradis explique qu’il entend cependant aller bien au-delà de ces partenariats avec le secteur minier. Ces projets ne servent, selon lui, qu’à ouvrir la porte vers autre chose. « Le risque est souvent tellement élevé que le privé n’ira pas investir. Notre aide sert à ça. On veut un effet de levier durable, pas y aller au cas par cas. » L’amalgamation de l’ACDI avec le ministère des Affaires étrangères et du Commerce international sera l’occasion de procéder à cette refonte des objectifs de l’aide canadienne, dit-il. Déjà, il y a deux semaines, le ministre du Commerce international, Ed Fast, a exposé comment la diplomatie canadienne devra elle aussi prendre un virage économique.

N’y a-t-il pas un risque qu’en offrant une aide internationale axée sur une activité économique particulière, tout s’effondre si un jour cette activité cesse, par exemple si la mine ou l’usine ferme ? Non, répond M. Paradis. « Il faut bien que ça commence quelque part. » Citant l’exemple de l’Afrique, le ministre prédit qu’« il y aura une mobilité de la main-d’oeuvre parce que le boom économique sera là pour de bon. Une fois qu’une mine est terminée, les gens pourront éventuellement continuer ailleurs. »

Et qu’en sera-t-il de l’image du Canada ? Pourrait-elle être ternie en s’associant à des minières dont la réputation internationale n’est pas toujours très reluisante ? Le ministre ne le craint pas. « Les actes répréhensibles, on va continuer à les décrier. S’il y a de la corruption, ils seront tenus criminellement responsables ici au Canada. Les standards environnementaux et sociaux devront être respectés. »

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