Ottawa - Les sénateurs conservateurs revendiquent leur indépendance

Les sénateurs conservateurs veulent redonner au Sénat son rôle de seconde chambre de réflexion objective.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick Les sénateurs conservateurs veulent redonner au Sénat son rôle de seconde chambre de réflexion objective.

Sans en être à contester le leadership de M. Harper ou à claquer la porte au Sénat — pour l’instant —, plusieurs sénateurs s’entendent néanmoins pour dire que l’année a fait mal à l’institution et a mené la vie dure à ses membres. Fâchés après avoir appris l’ampleur des tractations de coulisses menées par le cabinet du premier ministre (CPM) pour épargner Mike Duffy et lassés de se faire dire de quelle façon voter, ils se posent des questions quant à leur rôle dans le système parlementaire.

 

Réunis en caucus extraordinaire la fin de semaine prochaine, les sénateurs conservateurs réfléchiront aux gestes à poser pour redorer leur blason dans l’opinion publique, mais aussi pour retrouver leur rôle de seconde chambre de réflexion objective. Au nombre des sujets de discussion, l’idée, partagée « par plusieurs », de se retirer du caucus national conservateur.

 

Parmi les mécontents des derniers mois, même de grands fidèles de M. Harper commencent à riposter.

 

« C’est évident, lorsqu’on vient travailler à reculons comme je l’ai fait la dernière année, on remet en question effectivement sa place dans cette institution-là », a avoué Pierre-Hugues Boisvenu, ardent défenseur des politiques de loi et d’ordre de M. Harper. « Je ne suis pas venu pour recevoir des coups tous les jours. Je suis venu ici pour aider les victimes d’actes criminels. Donc c’est sûr que quand on rentre chez nous le soir, on est un petit peu découragé de la situation. Il n’y a personne qui aime travailler dans un milieu de travail qui est un peu contaminé comme il l’est actuellement », a-t-il déploré, sans pour autant songer à quitter le Sénat.

 

Le départ du sénateur David Braley cette semaine, deux ans avant l’âge de la retraite obligatoire, témoignait de cette frustration. Dans une entrevue accordée en septembre, M. Braley avouait vivre difficilement le scandale qui, disait-il, ternit l’image de tous les sénateurs.

 

Un malaise partagé par la majorité de ceux interrogés par Le Devoir. Et même par certains des proches de M. Harper. L’ex-président du Parti conservateur (PC) et ami du premier ministre, le sénateur Don Plett, a refusé de voter la suspension sans salaire de ses collègues, malgré le fait que le premier ministre ait sommé le Sénat d’obtempérer. Et l’ex-stratège conservateur Doug Finley (aujourd’hui décédé), qui a participé à l’accession de M. Harper à la tête du PC et à ses campagnes électorales, trouvait lui aussi au printemps que c’en était assez, confie-t-on au Sénat. Le Québécois Jacques Demers s’était quant à lui interrogé sur son avenir en mai, avant de rentrer dans les rangs.

 

« Nous n’avons pas grand pouvoir », dénonçait à son tour la progressiste-conservatrice Nancy Ruth cette semaine. Un de ses collègues parlait d’une fatigue face à l’« infantilisme du bureau du premier ministre », qui a mené les sénateurs à vouloir « renipper le statut d’indépendance » du Sénat.

 

Prise de conscience chez les nouveaux

 

Au fil d’une réflexion provoquée par les révélations voulant que le CPM communiquait avec des sénateurs conservateurs influents pour adoucir les rapports sur Mike Duffy, certains des 51 nouveaux venus nommés par M. Harper ont déchanté. Car ils étaient entrés en poste avec « une mauvaise conception du rôle du Sénat », après qu’on leur eut dit grosso modo au CPM : « vote nos lois et ne pose pas de questions », résume-t-on. Or, ils s’en sont posé depuis. « Si notre rôle c’est juste d’avaliser la Chambre des communes, pourquoi est-ce qu’on coûte 100 millions de dollars par année comme institution ? », résume cette source sénatoriale.

 

Des vétérans de la Chambre haute ont ainsi expliqué leur mandat premier à leurs collègues néophytes. L’objectif n’était pas de mener un putsch contre le CPM ou M. Harper, mais de leur rappeler qu’en tant que sénateurs, ils n’ont pas d’ordres à recevoir de ceux-ci.

 

Le Québécois Jean-Guy Dagenais reconnaît qu’en arrivant à Ottawa, il ne savait pas tout de son futur emploi. « On est des sénateurs conservateurs, mais avant tout on doit étudier le projet de loi dans le meilleur intérêt des Canadiens », affirme-t-il aujourd’hui. Il précise qu’on n’assiste pas pour autant à une grogne sur les banquettes. « Ce n’est pas parce que le Sénat veut se réformer qu’on doit nécessairement grogner. »

 

Réflexion pour une réforme

 

Au caucus extraordinaire, dont l’idée a germé en juin, au début du scandale, les sénateurs conservateurs se verront rappeler leur mission et leurs fonctions, telles que définies il y a 150 ans, question de corriger la possible désinformation à laquelle ont pu avoir droit certaines recrues.

 

Les sénateurs feront aussi le point sur les fameuses règles entourant leurs allocations de dépenses — lesquelles ont donné lieu au scandale —, et le caucus discutera d’une stratégie de communication afin de répondre à l’opinion publique et ses critiques. Il sera aussi question de cette indépendance par rapport au gouvernement, en étudiant l’idée de se retirer du caucus national auquel participent aussi les députés ou de créer des caucus régionaux bipartisans.

 

Le scandale mènera-t-il à une nouvelle ère au Sénat ? Le temps le dira, répondent les sénateurs. « Cette adversité peut produire de bons résultats. Soit on tourne le page et on garde le statu quo, soit on en tire des leçons », espère l’un d’eux.

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