«La mort de Meech, le pire moment de ma vie»

Brian Mulroney traîne encore aujourd'hui une impopularité chronique au Canada, à cause de sa main tendue aux nationalistes québécois.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick Brian Mulroney traîne encore aujourd'hui une impopularité chronique au Canada, à cause de sa main tendue aux nationalistes québécois.
Dans son effort sans précédent pour convaincre les Québécois d’adhérer à la Constitution canadienne, l’ex-premier ministre Brian Mulroney a offert un poste de sénateur indépendant à Jacques Parizeau, en 1987.

M. Parizeau a refusé sans hésiter l’offre du premier ministre de l’époque, mais admet avoir eu une belle frousse pour l’avenir du mouvement souverainiste lors de la conclusion de l’accord du lac Meech, cette année-là.

Cette révélation, et bien d’autres, figure dans un documentaire en quatre épisodes sur la vie de Brian Mulroney, qui sera diffusé à compter de ce vendredi soir à la télévision de Radio-Canada. Cette série dresse un portrait tout en nuances du « p’tit gars de Baie-Comeau », qui a dirigé le Canada durant deux mandats mouvementés, de 1984 à 1993 : introduction de la taxe sur les produits et services (TPS), scandales éthiques (dont l’affaire Airbus), accord de libre-échange avec les États-Unis et lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, entre autres.

La série évoque le combat de Brian Mulroney contre l’alcool et la dépression (il a arrêté de boire en 1980), l’appui indéfectible de sa femme Mila — décrite comme la Jackie Kennedy canadienne —, son amitié brisée avec Lucien Bouchard et celle avec le financier Paul Desmarais, son « ami le plus intime » depuis 50 ans.

La bataille acharnée de Brian Mulroney pour reconnaître la « société distincte » québécoise dans la Constitution canadienne occupe une large place dans ce documentaire. Après trois années à tenter de faire entériner l’accord du lac Meech par tous les territoires et provinces du pays, on voit un Brian Mulroney anéanti, en juin 1990. Vingt-trois ans plus tard, il n’a toujours pas digéré « la trahison » de Clyde Wells, premier ministre de Terre-Neuve, qui a ajourné les travaux de son Assemblée législative sans entériner l’accord du lac Meech, scellant la fin de cet accord historique.

« La mort de Meech m’a terrassé, raconte Brian Mulroney. […] Pour moi, c’était comme un décès dans la famille. Ça m’a complètement matraqué. C’était le pire moment de ma vie en politique et même, des fois, je pense, de ma vie entière. » Ce dossier était devenu une véritable obsession qui a grugé la santé du premier ministre conservateur, raconte le journaliste Guy Gendron, auteur du documentaire.

Brian Mulroney traîne encore aujourd’hui une impopularité chronique au Canada, à cause notamment de sa main tendue aux nationalistes québécois. C’est dans cet esprit de réconciliation nationale qu’il révèle avoir offert un poste de sénateur indépendant à Jacques Parizeau, en 1987. Ce dernier était retourné à l’enseignement après avoir quitté la politique sur fond de discorde au sujet du « beau risque » de Lévesque et Mulroney. Dans le documentaire, Jacques Parizeau raconte en riant qu’il a refusé sans hésiter l’offre d’un siège au Sénat : « Je le remercie beaucoup. Ça s’arrêtera là. Ça n’ira pas plus loin. »

Dévoré par l’ambition

Premier chef québécois du Parti progressiste-conservateur, Brian Mulroney était prêt à aller loin pour que le Québec signe la Constitution canadienne « dans l’honneur et l’enthousiasme » : à la mort de René Lévesque, en novembre 1987, il a fait mettre en berne les drapeaux canadiens sur tous les édifices fédéraux, dont le Parlement canadien. Il a ensuite nommé des figures souverainistes à des postes dans des organismes fédéraux, dont Corinne Côté-Lévesque, veuve de René Lévesque, l’ex-ministre Louise Beaudoin et l’organisateur péquiste Jean-Roch Boivin.

« Je ne vous cacherai pas que j’ai eu peur [lors de la signature de l’accord du lac Meech, en 1987], témoigne Jacques Parizeau. Manifestement, l’homme est de bonne foi. Il veut vraiment la réconciliation. »

Né à Baie-Comeau d’un père anglophone d’origine irlandaise et d’une mère « pure laine », Brian Mulroney a été scandalisé dès 1962 par l’absence du français dans la bureaucratie fédérale. Jeune conservateur, M. Mulroney avait milité pour John Diefenbaker en 1958, mais a pris part 11 ans plus tard à une fronde pour déloger le vieux leader, qui « n’a jamais compris le Québec ».

Le documentaire met en lumière quelques manœuvres tordues de Brian Mulroney et ses amis — après tout, ça se passait de même dans le bon vieux temps. Par exemple, le fonds secret de 300 000 $ créé pour convaincre le juge Claude Wagner de briguer la direction du parti. Ou encore l’embrigadement d’une quarantaine de pensionnaires de la Mission Old Brewery comme délégués conservateurs, qui sont venus voter pour Brian Mulroney en échange d’une caisse de bières.

La série (mais pas les extraits montrés jeudi aux journalistes) évoque aussi l’affaire Airbus, où M. Mulroney a admis avoir reçu en 1993 et 1994 trois enveloppes bourrées de billets de l’homme d’affaires Karl-Heinz Schreiber, pour un total variant entre 225 000 $ et 300 000 $, selon les versions. L’ex-premier ministre a reconnu publiquement avoir commis une erreur dans cette affaire, mais n’a jamais été accusé de rien devant les tribunaux.

Le documentaire révèle aussi que M. Mulroney a proposé en secret, dès mars 1985 à Québec, un traité de libre-échange avec les États-Unis au président américain, Ronald Reagan. Le premier ministre n’a révélé que six mois plus tard ses véritables intentions, qui ont donné lieu à un débat déchirant même après l’adoption du traité, en 1987.

Des réalisations

Les scandales éthiques, impliquant notamment des ministres conservateurs, ont entaché neuf années au pouvoir marquées par d’importants accomplissements. La fameuse TPS, que les libéraux de Jean Chrétien ont combattue avec acharnement, a finalement été une bonne chose pour la santé financière du Canada, reconnaissent Paul Martin et Sheila Copps — qui avait enjambé une table pour empoigner un ministre conservateur durant un débat à Ottawa !

Le premier ministre a dû déployer tous ses talents de plaideur pour son combat le plus connu dans le monde, contre le régime raciste de l’apartheid, en Afrique du Sud. Le Canada de Brian Mulroney a joué un rôle de premier plan pour faire libérer Nelson Mandela, détenu durant un quart de siècle avant d’être élu président.

Ovationné à l’Assemblée des Nations unies, Brian Mulroney a dû tenir tête à Margaret Thatcher, la Dame de fer britannique, qui voyait en Mandela un méchant communiste. « Il lui a dit : “vous êtes insupportable” », raconte avec fierté Stephen Lewis, ex-chef du Nouveau Parti démocratique de l’Ontario, nommé par Mulroney ambassadeur du Canada à l’ONU.

Brian Mulroney a été un militant progressiste sur la scène internationale, affirme son ami Paul Martin, ex-premier ministre libéral. « Si le Canada ne défend pas des principes semblables, on rime à quoi nous autres ? », dit M. Mulroney.
10 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 13 septembre 2013 06 h 31

    Le libre échange

    Ce n'est pas la premiere fois que nous avons un premier ministre ayant les défauts de ses qualités, nous en avons meme eu un, qui parlait avec les esprits. Ce qui me dérange le plus c'est le fait que nous n'ayons pas encore un regard objectif du libre échange USA Canada, meme si c'est son oeuvre maitresse. Nous voulons signer avec plusieurs états et n'avons pas encore de faits objectifs,couts ,bénifices. OK la presse a tendance a en parler positivement, mais dans les faits, qu'en est il, je n'ai pas encore vu de papiers, circuler, sur ce sujet, ce qui a mon humble avis, serait tres important.

  • François Dugal - Inscrit 13 septembre 2013 07 h 44

    Meech Lake

    Meech Lake, un jour sans honneur ni enthousiasme, ou le Canada s'est montré sous son vrai jour.
    «O Camada, our home and native land», chantent-ils en chœur.

  • Colette Pagé - Inscrite 13 septembre 2013 10 h 40

    Les Québécois de service !

    Le plus surprenant dans l'échec de Meech : une fois de plus des Québécois ont mené campagne pour empêcher son adoption. Avec de tels compatriotes, le Québec n'a pas besoins d'autres ennemis et avec Justin Trudeau le ROC peut dormir tranquille, la tradition se poursuivra.

  • Steve Brown - Inscrit 13 septembre 2013 10 h 48

    Brian Mulroney a été indigne de la fonction de chef d'État

    On ne laisse pas une fonction comme celle de premier ministre à un criminel, un voleur du niveau de Brian Mulroney.


    Steve Brown
    Charny

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 septembre 2013 11 h 03

      Justement, il n'a jamais été chef d'État. Notre chef d'État, c'est Babeth II.

    • Steve Brown - Inscrit 13 septembre 2013 12 h 21

      Je crains fort pour vous qu'il s'agisse bel et bien de l'associé en affaire de Karlheinz Schreiber (aujourd'hui sorti de prison): l'ex-premier ministre Brian Mulroney.

      Steve Brown
      Charny

    • Sylvain Auclair - Abonné 13 septembre 2013 13 h 31

      Brian Mulroney a été chef du gouvernement. Mais nous sommes en monarchie, même si on l'oublie parfois, et le chef d'État, c"est la reine.

    • Steve Brown - Inscrit 13 septembre 2013 16 h 17

      Veuillez m'excuser. Alors permettez-moi de changer le titre de mon premier message qui se lisait ainsi:

      "Brian Mulroney a été indigne de la fonction de chef d'État"

      par: "Brian Mulroney était indigne d'être premier ministre du canada"

      Steve Brown
      Charny

  • Arthur Desgagnés - Inscrit 13 septembre 2013 13 h 56

    Un acteur de haut niveau

    Nous avons un bel exemple de vocation manquée. Aux Etats-Unis, Mulroney aurait pu finir président; qui sait!

    Jacques Pariseau a dû se bidonner suite à l'offre de devenir sénateur.