Revue de presse - L’exclusion et la division, deux nouvelles valeurs québécoises?

Semaine 2, et les critiques contre la Charte des valeurs québécoises ne faiblissent pas dans la presse anglophone. À l’image d’une majorité d’Anglo-Québécois qui s’opposent au projet péquiste (selon le sondage Léger-QMI publié lundi), le Canada anglais n’en démord pas : il y a une attaque directe aux droits des minorités.

 

Si la Charte est adoptée selon les modalités dévoilées jusqu’à présent, elle fera « de l’exclusion et de la division des valeurs québécoises », écrit le député libéral Irwin Cotler dans le quotidien montréalais The Gazette. Ancien ministre de la Justice, éminent expert en droits de la personne et ex-président du Congrès juif canadien, Cotler soutient que la Charte irait à l’encontre des valeurs d’« inclusion » qui ont selon lui toujours été présentes au coeur du mouvement nationaliste québécois, notamment dans les discours de René Lévesque, Gérald Godin et Lucien Bouchard.

 

Tout courant nationaliste comporte le risque de sombrer dans l’intolérance, dit Cotler. Or, si le Québec a su éviter cet écueil, la « soi-disant Charte des valeurs » bafouerait le principe longtemps défendu d’une société ouverte et libre, croit le député. Ainsi, l’interdiction de porter des signes religieux dans toute la fonction publique (et dans les CPE, les écoles et les hôpitaux) « constituerait une rupture radicale non seulement avec les chartes québécoise et canadienne des droits et libertés et avec les lois internationales des droits de l’homme, mais aussi avec les valeurs québécoises elles-mêmes, telles qu’énoncées par les leaders du mouvement nationaliste ».

 

La séparation de l’État et de l’Église a comme principe fondamental que les institutions publiques et ceux qui y travaillent sont « religieusement neutres, pas neutralisés », soutient Cotler. À long terme, il craint que la Charte envoie le message qu’être croyant a quelque chose de « honteux ». En interdisant les symboles religieux, ceux qui les portent seront de facto mis à l’écart de la majorité, croit-il. « Loin de favoriser l’intégration, cela renforcera les divisions basées sur l’affiliation religieuse. »

 

Irwin Cotler ne doute pas que les tribunaux sauront rappeler à l’ordre le gouvernement Marois. Mais il trouverait regrettable qu’il faille en arriver là. Dans les sociétés libres, les droits des minorités ne sont pas soumis à l’autorité de la majorité, dit-il en suggérant que le débat doit faire en sorte que René Lévesque se retourne dans sa tombe.

 

En éditorial, le Ottawa Citizen souligne l’ironie de voir un pays qui a fait de la défense des droits religieux à travers le monde un pilier de sa diplomatie rater l’occasion de dénoncer un gouvernement provincial qui propose de limiter les libertés religieuses de certains Canadiens. Il s’agit du même gouvernement qui a créé le Bureau de la liberté de religion du Canada et qui courtise ouvertement le vote de ceux qui seront touchés par les restrictions imposées par la Charte, note-t-on. Troublant, dans les circonstances, de voir que les conservateurs ne savent pas défendre à domicile ce qu’ils défendent à l’étranger.

 

Délicat pour Mulcair

 

Le Citizen dénonce également le « silence pesant » de Thomas Mulcair sur la question. On soutient qu’il semble « totalement effrayé de dire quelque chose contre les séparatistes, de peur de perdre des votes ».

 

Dans le Globe and Mail, John Ibbitson soulignait aussi cette semaine combien le dossier est sensible pour Thomas Mulcair (qui a averti que la Charte ne devra pas s’éloigner des recommandations de la commission Bouchard-Taylor). Mulcair ne voudra pas s’aliéner le support des Québécois favorables à la Charte, croit Ibbitson. « Mais en dehors du Québec, le parti risque de perdre du soutien s’il accepte une loi qui limite les libertés religieuses », ajoute-t-il.

 

Thomas Walkom fait le même constat dans le Toronto Star. Le sujet est assurément délicat pour Thomas Mulcair, dit-il, mais il l’est aussi pour les conservateurs. Ceux-ci doivent éviter une guerre ouverte contre le gouvernement Marois, car c’est exactement ce que souhaite provoquer le Parti québécois, écrit Walkom.

 

Ils doivent aussi jongler avec le fait qu’ils courtisent les électeurs que la Charte cible - les juifs, les musulmans et les sikhs -, tout en sachant que la base conservatrice est plutôt à l’aise avec l’idée de limiter la présence des symboles religieux. Le chroniqueur rappelle en ce sens la forte opposition de l’Alberta à la décision de la GRC de permettre à ses agents de porter le turban en 1990.

 

Au final, c’est probablement Justin Trudeau qui a eu la meilleure réaction, conclut Walkom. En s’opposant fermement au projet de Charte, il protège à la fois la réputation d’ouverture du Québec, tout en étant le seul leader fédéral à s’élever contre l’intolérance.

 

 

La revue de presse fait relâche pour deux semaines.