Vérité et réconciliation: l’héritage canadien de Mandela

Nelson Mandela en compagnie du maire de Montréal, Jean Doré, du ministre des Affaires étrangères du Canada, Joe Clark, et de Gilles Vigneault, à Montréal, le 19 juin 1990.
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Nelson Mandela en compagnie du maire de Montréal, Jean Doré, du ministre des Affaires étrangères du Canada, Joe Clark, et de Gilles Vigneault, à Montréal, le 19 juin 1990.

Au milieu des années 1990, Kathleen Mahoney, avocate canadienne spécialisée en droits de la personne, est en Afrique du Sud pour assister à un événement historique. Près de 50 ans après l’adoption de la politique d’apartheid, les Sud-Africains ont entrepris de faire la lumière sur leur passé par le biais de la Commission de vérité et de réconciliation, présidée par Mgr Desmond Tutu.

 

Pendant deux ans, cette commission entendra 21 000 témoins, surtout des victimes, mais aussi des auteurs d’exactions commises au nom du gouvernement et des mouvements de libération. Kathleen Mahoney est fascinée. « Ce pays si divisé, qui avait connu tant de violence et de discrimination envers la population noire, se révélait capable de se lancer à la recherche de la vérité dans une démarche qui, malgré certains défauts, semblait avoir un impact très positif », raconte-t-elle.

 

« On offrait aux gens un lieu sûr où raconter leur histoire, sans subir de contre-interrogatoire et dans un esprit de guérison et de reconnaissance de l’expérience vécue. C’était très inspirant pour quiconque, comme moi, s’intéresse aux droits de la personne », se souvient cette professeure de droit à l’Université de Calgary.

 

La commission sud-africaine ne fut pas la première ni la seule commission vérité et réconciliation (CVR) dans le monde, mais son envergure a frappé l’imagination. « En raison de sa notoriété et de celle de Nelson Mandela », dit la juriste.

 

Cette commission deviendra donc la référence quand Kathleen Mahoney agira comme négociatrice en chef de l’Assemblée des Premières Nations dans le cadre du règlement sur les pensionnats autochtones, puis comme architecte de la Commission vérité et réconciliation mise sur pied au Canada dans le cadre de ce règlement.

 

Mme Mahoney fera d’ailleurs appel aux membres de la CVR sud-africaine (et de quelques autres CVR) pour préparer le terrain de la commission canadienne. Les leçons tirées, dit-elle, ont permis d’éviter au Canada certains écueils identifiés par ses confrères et de perfectionner le modèle.

 

Au Canada, on n’a pas jugé nécessaire d’offrir une amnistie aux auteurs des sévices subis dans les pensionnats, la plupart étant décédés. On a aussi écarté le recours aux sommations à comparaître, qui ont entraîné une cascade de recours judiciaires en Irlande. Les témoignages doivent être volontaires, livrés dans un contexte dénué de confrontation et sans citer de noms publiquement. Ces derniers peuvent être fournis privément à la commission.

 

« Nous avons beaucoup profité de l’expérience sud-africaine. Elle nous a aussi confirmé que ce qui est crucial, pour les victimes, est de pouvoir raconter leur histoire. C’était la première chose qu’elles demandaient, avant les dédommagements financiers et les excuses », explique Mme Mahoney.

 

La Commission vérité et réconciliation du Canada, qui était de passage à Montréal à la fin avril, a amorcé ses travaux en 2008. Son premier objectif est de découvrir ce qui s’est vraiment passé dans ces pensionnats, afin que les Canadiens connaissent la vérité. Plus de 150 000 autochtones, dont environ 80 000 sont toujours vivants, ont été envoyés dans ces établissements, très souvent contre la volonté de leurs parents. Son second objectif fondamental est la mise en place d’un « processus menant à la réconciliation et à de nouvelles relations fondées sur la compréhension et le respect mutuels ».

 

Cette commission a toutefois connu des débuts difficiles. Les premiers commissaires ont démissionné après moins d’un an de travaux, faisant perdre un temps précieux à une organisation dont le mandat de cinq ans se termine en juillet 2014. Une nouvelle équipe de commissaires a été formée à l’été 2009 et, depuis 2010, les victimes, leurs enfants et petits-enfants ont pu décrire, de vive voix ou par écrit, publiquement ou en privé, ce qu’elles ont vécu et les conséquences tragiques pour les familles et les communautés écartelées.

 

Pour Sébastien Grammond, professeur de droit à l’Université d’Ottawa, la mise sur pied de la CVR canadienne était nécessaire, malgré les excuses publiques et les dédommagements financiers offerts aux autochtones par le gouvernement fédéral en 2008. « Il y avait, derrière ces pensionnats, un projet assimilationniste. On voulait séparer les enfants de leur culture. Plusieurs sont morts. Il y a des gens qui ont parlé d’un génocide et, selon certaines définitions, c’en est un. Une situation d’un tel degré de gravité exige qu’on nomme les choses, qu’on reconnaisse ce qui s’est passé. […] Une commission de ce genre est un mécanisme pour panser la blessure collective. »

 

Mais aura-t-on, au bout de cet exercice, la réconciliation tant souhaitée ? Kathleen Mahoney l’ignore. « La réconciliation est quelque chose de personnel et qui ne se mesure pas. Il s’agit aussi, dans ce cas-ci, d’un processus à long terme et intergénérationnel, car les enfants des pensionnaires souffrent eux aussi de séquelles attribuables à cette politique. »

 

Ce qui la préoccupe, par contre, est l’attitude du gouvernement. Il a offert ses excuses, mais cela n’est qu’un début, dit-elle. Les lois et les politiques doivent aussi être empreintes de cet esprit de réconciliation et elle n’a pas l’impression que ce soit tout à fait compris.

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