Saulie Zajdel, fonctionnaire fantôme

Le candidat conservateur Saulie Zajdel a reçu l’appui de Maxime Bernier, en avril 2011, dans la circonscription de Mont-Royal.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le candidat conservateur Saulie Zajdel a reçu l’appui de Maxime Bernier, en avril 2011, dans la circonscription de Mont-Royal.

Le gouvernement conservateur voulait à ce point garder secret le recrutement de Saulie Zajdel comme « conseiller régional » à Montréal, en 2011, qu’il a demandé à ce que son nom n’apparaisse ni dans l’annuaire des fonctionnaires fédéraux ni sur le relevé de compte de son téléphone portable, a appris Le Devoir. Comme quoi, bien avant son arrestation de la semaine dernière pour corruption, l’implication de M. Zajdel chez les conservateurs suscitait un malaise.

À l’automne 2011, les troupes conservatrices décident de faire embaucher par le gouvernement Saulie Zajdel, leur candidat qui vient tout juste de mordre la poussière électorale dans Mont-Royal contre le libéral Irwin Cotler. Sa fonction est nébuleuse : il est « conseiller régional » et « assistant spécial » pour le ministre du Patrimoine, James Moore, et relève du bureau régional ministériel de Montréal. Il oeuvre comme agent de liaison avec les communautés culturelles, dit-on.


Le gouvernement conservateur refusera pendant des mois de confirmer l’embauche même de M. Zajdel, et n’expliquera jamais précisément en quoi consiste son rôle ou quelle est sa rémunération. « Nous ne commentons pas les questions à propos du personnel », se borne à dire à l’époque un porte-parole du ministre Moore. Des documents obtenus ces jours-ci par Le Devoir en vertu de la Loi d’accès à l’information démontrent que le gouvernement prenait aussi les moyens à l’interne pour que cette embauche ne laisse aucune trace.


Arrêté par l’UPAC


Dans l’un des courriels obtenus, la responsable des ressources humaines s’occupant du dossier Zajdel écrit en effet à Carolyn Tremblay : « J’ai la confirmation que le nom n’apparaîtra pas dans le répertoire SAGE. » Le SAGE est le répertoire électronique consolidé, accessible en ligne au public, de tous les employés du gouvernement fédéral. On y retrouve leur titre, leur place dans l’organigramme et leurs coordonnées. Même les employés politiques qui travaillent dans les bureaux de ministres, par exemple, y sont répertoriés. Mme Tremblay, à qui cette note était destinée, travaille selon ce répertoire comme adjointe ministérielle à Patrimoine Canada.


Un autre courriel, cette fois entre la même responsable des ressources humaines et la responsable des comptes Affaires chez Rogers, porte sur le relevé de compte téléphonique de M. Zajdel. « Je regarde le relevé de compte et il indique toujours Saulie Zajdel comme étant l’utilisateur et je voudrais m’assurer que cela n’apparaîtra pas sur le prochain compte. » L’agente de Rogers répond qu’elle peut « mettre à jour le nom d’utilisateur et le remplacer par “de rechange” [spare] ».


Saulie Zajdel a été arrêté par l’Unité permanente anticorruption (UPAC) la semaine dernière en même temps que le maire intérimaire de Montréal, Michael Applebaum. L’ancien conseiller municipal montréalais fait face à des accusations d’abus de confiance, de fraudes envers le gouvernement et d’actes de corruption dans les affaires municipales. Les faits lui étant reprochés se seraient produits entre décembre 2007 et décembre 2008.

 

Sondage trompeur


M. Zajdel a été employé par Patrimoine Canada d’octobre 2011 à mars 2012 environ. Le Parti libéral le soupçonnait d’être payé par les fonds publics pour faire campagne en vue de déloger son député, Irwin Cotler. Au même moment, en effet, le Parti conservateur avait commandité un sondage téléphonique dans Mont-Royal laissant entendre que M. Cotler prendrait sa retraite sous peu et demandant à l’électeur s’il serait prêt à appuyer le PC lors de l’éventuelle élection partielle qui en découlerait. C’était faux : M. Cotler venait d’être réélu et n’avait pas l’intention de partir. D’ailleurs, il est encore en poste, presque deux ans plus tard. M. Cotler qualifiait en outre Saulie Zajdel de « député fantôme », estimant que c’est précisément le rôle d’un député (donc le sien) de faire la liaison avec les communautés culturelles.


M. Cotler s’était plaint du sondage trompeur au président de la Chambre des communes, le conservateur Andrew Sheer. Celui-ci avait reconnu que sa plainte était « légitime » et avait qualifié la tactique conservatrice de « suspecte ». « Toute personne serait en accord avec la condamnation d’une tactique visant à semer la confusion dans l’esprit des électeurs », avait jugé le président tout en s’avouant impuissant devant la situation. Le gouvernement ne s’est jamais excusé, estimant la démarche de bonne guerre.

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