Recensement - Les Anglos-Québécois dans le brouillard

Sylvia Martin-Laforge, directrice générale du Quebec Community Groups Network 
Photo: - Le Devoir Sylvia Martin-Laforge, directrice générale du Quebec Community Groups Network 

La décision de Statistique Canada de ne pas publier les données de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) concernant 1128 petites municipalités à travers le pays — dont quelque 300 au Québec — inquiète particulièrement les Anglo-Québécois. Le manque d’information sur leurs communautés pourrait avoir des conséquences importantes, disent-ils.

Plusieurs intervenants joints par Le Devoir ont fait part de leur préoccupation. « Ce sont des éléments d’information primordiaux pour nous », indique la directrice générale de New Carlisle (Gaspésie), Denise Dallain. « On se base sur ces données pour plein de choses : demander des subventions, développer des programmes de persévérance scolaire, encadrer les services que l’on offre aux anglophones », donne-t-elle en exemple (New Carlisle est l’une des 84 villes bilingues au Québec). « On n’aura plus de portrait juste de notre communauté.»


« C’est particulièrement inquiétant pour les communautés d’expression anglaise, qui n’auront plus la chance de savoir exactement comment ça se passe chez elles, ajoute Sylvia Martin-Laforge, directrice générale du Quebec Community Groups Network (QCGN, qui regroupe 41 organismes à travers le Québec). C’était utile pour faire la démonstration que tel ou tel programme pouvait nous aider, pour défendre notre vitalité.»


Selon l’organisme gaspésien Committee for Anglophone Social Action, les informations supprimées étaient notamment utilisées pour toutes les demandes de subventions auprès de Patrimoine canadien. Le préfet de la MRC de Coaticook, Réjean Masson, parle d’une « grosse perte ».


En notant que « la décision de Statistique Canada touche plusieurs municipalités où la présence anglophone est notable », Sylvia Martin-Laforge rappelle qu’elle « survient alors qu’on débat du projet de loi 14 [réforme de la Charte de la langue française]. Le lien est important » à ses yeux.


En dévoilant la première tranche des résultats de l’ENM mercredi, Statistique Canada a indiqué qu’elle ne rendrait pas publiques les données brossant le portrait socio-économique précis de 1128 municipalités canadiennes. Le taux de réponse au nouveau questionnaire long du recensement - désormais volontaire - n’a pas été suffisamment élevé dans ces localités pour que les données recueillies soient jugées fiables par Statistique Canada. L’agence agit ainsi lorsque le taux de réponse est inférieur à 50 %.


Les données qui ne seront pas publiées touchent une foule d’indicateurs : composition ethnique et diversité linguistique de la population ; appartenance religieuse ; immigration ; travail ; scolarisation ; mobilité ; revenus ; logement… Statistique Canada a tout de même intégré au portrait national de l’ENM les données recueillies dans les communautés exclues.


En 2006, le recensement long obligatoire avait mené à 200 exclusions de la sorte. La nouvelle Enquête auprès des ménages en a donc produit près de six fois plus. À elle seule, la Saskatchewan abrite plus de 500 localités ayant été exclues, ce qui représente 43 % de son territoire. Au Québec, ce sont 306 localités qui ont été mises de côté dans le rapport de Statistique Canada. Lorsque, pour l’une ou l’autre de ces municipalités, on effectue une « recherche selon la géographie » sur le site Internet de l’ENM, la réponse est toujours la même : « les données pour cette région ont été supprimées en raison de leur qualité ».


Plusieurs communautés autochtones sont touchées, de même que des municipalités comme Val-David, Malartic, Havre-Saint-Pierre, L’Anse-Saint-Jean, Lac-Simon, Stanstead-Est, Baie-Sainte-Catherine, Saint-Donat ou Saint-François et Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans.


L’inquiétude n’est pas généralisée chez les exclues. À Havre-Saint-Pierre, à Baie-Sainte-Catherine et à Val-David, des responsables municipaux ont indiqué ne pas voir de problèmes à première vue. Les communautés étant petites, les autorités connaissent leur profil, fait-on valoir.


À Québec, le cabinet de Diane De Courcy - responsable du dossier de la langue française - a indiqué que le gouvernement « analyse actuellement les données du recensement pour le Québec » et ne fera pas de commentaires sur la situation avant quelques jours.


Autochtones


L’exclusion de petites localités a aussi beaucoup touché les communautés autochtones du Québec. Des 14 villages inuits et du village cri que compte le Nunavik (la région québécoise située au nord du 55e parallèle), 13 figurent sur la liste des localités dont les résultats ne sont pas jugés assez fiables. Seuls Ivujivik et Puvirnituq ont réussi le test.


Pour Gérard Duhaime, sociologue à l’Université Laval qui s’intéresse beaucoup à la situation démographique du Nunavik, ces manques de précision ont des conséquences tangibles. « Un dirigeant peut avoir besoin de savoir avec précision combien de jeunes auront 18 ans l’année prochaine pour déterminer le nombre d’emplois qu’il a besoin de créer dans sa localité. S’il n’a pas ces données, il navigue à l’aveugle », explique-t-il.


Apparaissent aussi sur la liste des exclues Kawawachikamach, proche de Schefferville, et le village cri de Chisasibi, sur la rive est de la Baie James. On retrouve également sur la liste les réserves de Kahnawake, Kanesatake, Akwesasne, Essipit (proche des Escoumins, sur la Côte-Nord), Wendake (le village huron proche de Québec). Dans tous ces cas, à l’exception d’Essipit, la permission de procéder au dénombrement n’avait pas été accordée par les autorités des réserves.


Lloyd Philips, un des membres du conseil de bande de Kahnawake, minimise l’importance de l’exclusion de sa réserve. Il ne pense pas que cela puisse influer sur les demandes de contributions de sa localité. « Historiquement, nous n’avons pas participé aux recensements depuis des décennies, dit-il, et nous ne nous attendons pas à ce qu’il en découle une conséquence financière quelconque. »


Le chef régional pour le Québec de l’Assemblée des Premières Nations, Ghislain Picard, ne s’inquiète pas du grand nombre de collectivités autochtones parmi les exclus. « Je ne croirais pas qu’il y ait un danger. Il faut savoir que nous effectuons nos propres exercices de recensement, notamment dans le domaine de la santé », explique-t-il.


À l’échelle du pays, 36 réserves ont été exclues cette année contre 22 en 2006. Il est à noter que toutes les communautés autochtones ne sont pas nécessairement des réserves.

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Le cas de Sagard

L’exclusion ne fait pas d’exclus, et même les régions choyées n’échappent pas au verdict de non-fiabilité de Statistique Canada. Aussi, au nombre des localités exclues pour manque de fiabilité des données, on retrouve la petite localité de Sagard, dans Charlevoix, terre d’accueil du fastueux domaine Laforest de Paul Desmarais père.

Sagard compte moins de 150 habitants et Statistique Canada met en garde cette année contre l’utilisation des données qui en émanent. Cela n’étonne pas le préfet de la MRC Charlevoix-Est, Bernard Maltais, qui est le maire d’office de Sagard.

«La plupart des gens demeurent là parce qu’ils travaillent tous au domaine Laforest, explique-t-il. Ce sont des gens qui ont des horaires particuliers, d’une part, et d’autre part, ce sont des gens qui ont des études très secondaires. Alors, peut-être que l’alphabétisation y est pour quelque chose. Et la population est assez âgée également.»

M. Maltais déplore le manque de précision, mais ne voit pas de problème dans la planification des ressources municipales à mettre à la disposition des habitants. « On aurait mieux aimé avoir des données fiables, mais ça ne porte pas à conséquence. »

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