Enquête auprès des ménages 2011 - Les premières données accueillies avec scepticisme

Entre 2006 et 2011, le visage du Canada a continué de se diversifier. Pour la première fois dans l’histoire, plus d’un Canadien sur cinq est né à l’étranger.
Photo: Le Devoir Entre 2006 et 2011, le visage du Canada a continué de se diversifier. Pour la première fois dans l’histoire, plus d’un Canadien sur cinq est né à l’étranger.

C’est avec beaucoup de scepticisme qu’ont été accueillies mercredi les premières données tirées de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM), qui a remplacé le recensement long obligatoire. Même Statistique Canada appelle à la prudence dans l’utilisation des informations - qui brossent le tableau d’un Canada plus que jamais mosaïque culturelle.

Sur le fond, pas de grandes surprises. Entre 2006 et 2011, le visage du Canada a continué de se diversifier. Pour la première fois dans l’histoire, plus d’un Canadien sur cinq est né à l’étranger. Les grandes lignes de l’ENM montrent que c’est l’Asie qui fournit l’essentiel de la population immigrante, que les minorités visibles sont de moins en moins minoritaires, et que le portrait religieux du Canada se modifie rapidement. À travers ces indicateurs, le Québec se distingue souvent.


Mais à cause de la forme, le portrait est peut-être inexact. Plusieurs doutent ainsi que les données dévoilées mercredi soient aussi fiables que celles produites par les recensements précédents : l’opposition à Ottawa, des spécialistes… et même Statistique Canada, qui reconnaît que certaines données peuvent être « surestimées ». Et qui a dû sacrifier tout un pan d’informations - celles concernant les régions de moins de 25 000 personnes.


Jusqu’en 2006, répondre au formulaire long du recensement était obligatoire au Canada (un foyer sur cinq le recevait). Plaidant le respect de la vie privée des Canadiens, le gouvernement conservateur a aboli en 2010 le recensement long, remplacé depuis par l’ENM. Cette enquête a été envoyée à 30 % des ménages canadiens, soit 4,5 millions de questionnaires. Mais il n’est plus obligatoire d’y répondre.


Plus des deux tiers des Canadiens interpellés (68,6 %, soit près de trois millions de questionnaires) ont tout de même accepté de se prêter à l’enquête. « C’est la plus grosse enquête volontaire de l’histoire », indique François Nault, directeur de la Division de la statistique sociale à Statistique Canada (SC). Mais cela ne fait pas d’elle la plus fiable.

 

Distorsions


D’un point de vue scientifique, M. Nault croit que SC a « le nombre de questionnaires qu’il faut » pour obtenir des données valables. Mais il fait du même souffle une « mise en garde ». « Le danger avec des enquêtes volontaires, c’est que les non-répondants soient différents des répondants [qui seraient plus nombreux à souhaiter participer au sondage]. Il y a un risque d’erreur. »


Par exemple : Statistique Canada se dit convaincue qu’on « surestime le nombre de Philippins au pays », note François Nault. L’agence se base sur les données de Citoyenneté et Immigration pour en arriver à cette conclusion.


Pour éviter trop de distorsions, Statistique Canada a comparé les données recueillies avec d’autres données en banque. « On connaissait déjà beaucoup d’informations sur ces non-répondants, dit M. Nault. Ces informations nous ont permis de faire les meilleures hypothèses possible. Mais je ne peux pas affirmer à 100 % qu’on a fait les bonnes hypothèses. »


Et c’est là un problème fondamental, affirme Céline Le Bourdais, directrice de la Chaire de recherche du Canada en statistiques sociales et en changement familial de l’Université McGill et membre du Conseil national de la statistique. « Pour cette année, on a pu corriger les distorsions parce qu’on a encore des données fiables provenant du recensement de 2006. Mais à partir de 2016, on va commencer à comparer avec des informations moins solides. Si on ne corrige pas la situation, on court à la catastrophe », croit-elle.


Mme Le Bourdais note déjà que les informations publiées mercredi donnent peu de détails sur la composition des petites municipalités. Statistique Canada a en effet décidé de ne pas publier d’informations lorsque le taux de réponse des groupes ciblés ne dépassait pas 50 %. « En bas de 50 % de réponse, nous ne sommes pas capables de donner le bon portrait », dit François Nault. 1128 municipalités sont touchées.


De manière générale, Statistique Canada suggère que « la comparaison des estimations de l’ENM aux chiffres du recensement 2006 doit être faite avec prudence, tout spécialement lorsque l’analyse s’intéresse à de petits niveaux de géographie. »


À Ottawa, l’opposition a profité de la publication de l’ENM pour accuser le gouvernement d’avoir saboté la valeur du recensement. « Nous voyons aujourd’hui les conséquences de la décision rétrograde des conservateurs d’abolir le formulaire long obligatoire, a lancé Thomas Mulcair en Chambre. Les experts de Statistique Canada reconnaissent que les données sont imparfaites. » Selon le chef du NPD, c’est d’ailleurs « l’objectif du premier ministre de baser ses politiques sur des informations erronées ».


Le chef libéral Justin Trudeau a pour sa part soutenu que les craintes évoquées en 2010 se sont matérialisées. « On se retrouve avec des données peu fiables, particulièrement dans les régions plus rurales et éloignées ».


À cela, Stephen Harper a répliqué que Statistique Canada avait obtenu « plus de réponses qu’avec l’ancienne formule », et il a félicité l’agence pour le « succès de son approche ». Le premier ministre a ajouté que le gouvernement améliorera le processus, « mais toujours de manière à trouver l’équilibre entre le besoin d’informations et le droit à la vie privée des Canadiens ».

 

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La mosaïque canadienne

1- 6,7 millions de personnes nées à l’étranger

Pour la première fois de l’histoire, plus d’une personne sur cinq (20,6 %) est née à l’étranger, soit la plus forte proportion des pays du G8. L’enquête auprès des ménages a recensé 1,1 million de nouveaux arrivants entre 2006 et 2011, et observé que ces immigrants s’établissent majoritairement (62,5 %) à Toronto, Vancouver et Montréal. Plus de la moitié (57 %) de ces nouveaux arrivants proviennent d’Asie et du Moyen-Orient. Les Philippines auraient fourni le plus fort contingent d’immigrants dans les cinq dernières années, avec 152 000 personnes - mais Statistique Canada croit que ce nombre est « surestimé ». La Chine et l’Inde suivent avec 120 000 personnes chacune. Au total, plus de 200 origines ethniques sont dénombrées au pays.

Minorités visibles

Les minorités visibles représentent 19,1 % de la population (6,2 millions de personnes). C’est près de trois points de plus qu’en 2006. Cette augmentation jugée marquante découle de la hausse du nombre d’immigrants provenant des pays non européens : les minorités visibles représentaient 78 % des immigrants arrivés entre 2006 et 2011, note-t-on. Plus du quart des populations de la Colombie-Britannique et de l’Ontario appartiennent aux minorités visibles. Les Sud-Asiatiques (1,5 million), les Chinois (1,3 million) et les Noirs (945 000) représentent 61,3 % de la population des minorités visibles.

Religion

Plus des deux tiers (67,3 %, soit 22,1 millions de personnes) des Canadiens se disent de religion chrétienne (dont 12,7 millions catholiques), mais ils sont de plus en plus nombreux à indiquer n’avoir aucune appartenance religieuse. Près du quart (23,9 %) des Canadiens ont coché ce choix en 2011, soit pratiquement sept points de plus qu’il y a dix ans. L’ENM montre aussi une progression des religions musulmane (3,2 % - surtout des Pakistanais), hindoue (1,5 %) et sikhe (1,4 %), ainsi que bouddhiste (1,1 %)



Avec Hélène Buzzetti

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