Une majorité, qu’ossa donne?

Stephen Harper savoure depuis deux ans la liberté d’une majorité parlementaire. Mais qu’en a-t-il fait au juste? A-t-il réussi à camper le pays plus à droite? Retour sur un gouvernement déjà à mi-mandat.
Photo: La Presse canadienne (photo) Stephen Harper savoure depuis deux ans la liberté d’une majorité parlementaire. Mais qu’en a-t-il fait au juste? A-t-il réussi à camper le pays plus à droite? Retour sur un gouvernement déjà à mi-mandat.

La majorité conservatrice a été marquée par quelques gestes d’éclat et plusieurs réformes en profondeur. Pourtant, peu d’entre elles ont déchaîné les passions. Le registre des armes à feu a été aboli et le protocole de Kyoto, répudié, deux gestes accueillis avec résignation. La justice criminelle a été durcie. Les lois en matière d’immigration ont été resserrées et la citoyenneté canadienne a été érigée au rang de privilège, sans que les communautés immigrantes retirent leur appui au parti de Stephen Harper.

Tous ces cas de figure ont en commun de n’avoir pris personne par surprise, le gouvernement conservateur ayant, pendant ses cinq années de règne minoritaire, fait la pédagogie de ces mesures. Pour un ancien proche collaborateur de M. Harper, qui désire rester dans l’ombre, l’héritage de Stephen Harper réside dans cette succession de haussements d’épaules. Son legs sera de rendre les idées conservatrices acceptables au Canada.


« La chose la plus importante qu’il fait, c’est de faire en sorte que les idées conservatrices soient considérées comme valables. Il voulait briser le monopole des idées libérales. Il voulait démontrer qu’être conservateur est acceptable, normal, que cela fait partie du panorama canadien, ce qui n’était pas le cas auparavant. Auparavant, même le Parti progressiste-conservateur était un ersatz du Parti libéral. »


Le professeur de sciences politiques à l’Université d’Alberta Frédéric Boily partage cet avis. « Le Canada n’est pas un pays conservateur, il reste libéral. Il faut donc y aller de manière graduelle, petit à petit, pour obtenir un effet à long terme », dit ce spécialiste de la droite canadienne. Il signe ces jours-ci le livre La droite en Alberta. D’Ernest Manning à Stephen Harper. « Il ne peut pas y avoir de révolution, car cela provoquerait trop d’opposition », ajoute-t-il. La majorité sert donc davantage à consolider cette reprogrammation de l’imaginaire collectif qu’à multiplier les grandes réformes en profondeur qui, bien que désormais réalisables au Parlement, braqueraient les Canadiens.

 

L’économie comme outil politique


Il y a quand même eu des réformes. Stephen Harper s’est concentré sur la réécriture des lois environnementales pour accélérer l’étude des grands projets énergétiques de même que sur la refonte du programme d’assurance-emploi. Les deux ont pour objectif avoué d’encourager l’activité économique.


Pour M. Boily, il est là, le legs principal de Stephen Harper. « Sous les libéraux, l’État était une fabrique sociale. On parlait de multiculturalisme, du rôle du pays à l’étranger avec les missions de maintien de la paix. Pour les conservateurs, c’est mauvais. Ils se retirent de la fabrique sociale pour aller dans la fabrique économique. […] Le Canada de droite est un Canada qui se définit par une structure économique plutôt qu’une structure sociale. »


Ces deux réformes ont aussi comme objectif moins avoué d’asseoir l’hégémonie conservatrice pour les élections à venir, explique son ancien proche conseiller. « Stephen Harper pense que ce qui est important en politique, c’est que les électeurs aient un choix clair. Avant, il n’y avait pas de choix clair entre le Parti conservateur et le Parti libéral. La seule différence était que les libéraux gagnaient plus souvent ! Selon lui, la vraie démocratie, c’est quand il y a un débat d’idées claires, nettes et précises pour que les gens fassent un vrai choix. Donc, Stephen Harper essaie de faire en sorte qu’il y ait deux grands courants d’idées. »


L’obsession économique de Stephen Harper lui permet de placer les électeurs devant deux options diamétralement opposées : son parti mettant en place un environnement favorable à la croissance économique et une gauche trop précautionneuse pour favoriser le développement. « Stephen Harper calcule que les gens, quand ils se font offrir ces deux options, vont toujours trouver que l’extrême gauche est justement ça : extrême. » Casser le Parti libéral, traditionnellement au centre et à cheval sur ces deux philosophies économiques, permet de maintenir cette dichotomie marquée favorable au Parti conservateur, explique le conseiller. Et puis, ajoute-t-il, « c’est aussi sa force, l’économie ».


L’est-ce vraiment ? Après tout, son gouvernement a signé jusqu’à présent six budgets déficitaires sur huit et ajouté 150 milliards de dollars à la dette canadienne, une augmentation de 33 % ! Tout majoritaire soit-il, Stephen Harper n’a pas mis les bouchées doubles pour autant pour endiguer le déficit plus vite que prévu. À un point tel que le noyau de conservateurs fiscaux qu’abrite le PC s’en trouve mécontent.


Néanmoins, M. Boily ne croit pas que cette insatisfaction menace M. Harper. « M. Harper paraît toujours trop mièvre pour les conservateurs fiscaux, reconnaît-il. Mais où pourraient aller ces gens ? Ils n’ont nulle part ailleurs. » En outre, note le professeur, « les déficits, les conservateurs arrivent à vivre relativement bien avec ça. Ici, en Alberta, Ed Stelmach [l’ex-premier ministre conservateur] a aligné cinq, six déficits et, malgré cela, la Wildrose Alliance, plus à droite encore, n’a pas réussi à prendre le pouvoir ! Il y a une schizophrénie politique. Les faucons fiscaux parlent, mais ils ne partent pas ».

 

Pas de fissure à l’horizon


L’obtention d’une majorité n’a pas donné lieu non plus à l’expression plus marquée de l’aile conservatrice sociale de son parti. Au contraire. En situation minoritaire, le projet de loi de Ken Epp faisant de l’attaque d’une femme enceinte un double crime a été adopté (avant de mourir au feuilleton) et le Canada a piloté une initiative sur la santé maternelle interdisant aux organismes qui en bénéficient de promouvoir l’avortement à l’étranger. Fort de sa majorité, Stephen Harper a fait défaire la motion de son député réclamant une étude sur le début de la vie et a tué dans l’oeuf celle de Mark Warawa condamnant de manière symbolique les avortements sexo-sélectifs.


Paradoxal ? L’ancien conseiller de M. Harper ne le croit pas. « Quand il était minoritaire, il avait besoin de ses députés. Il devait leur faire des concessions. Il n’en a plus besoin maintenant qu’il est majoritaire. »


Pour l’instant, les mouvements de droite le lui pardonnent. C’est le cas de George Buscemi, de la campagne Québec-Vie. « Stephen Harper agit par prudence. Si on va trop vite, on provoque des réactions », dit-il. M. Buscemi croit que le bénéfice de la majorité réside pour l’instant dans la possibilité d’affamer les groupes qui servaient de « caisse de résonance » aux gouvernements de gauche précédents. « Dans la vie, on peut faire deux choses pour se faire entendre. On peut monter le volume de notre bord, ou on peut baisser le volume de l’autre bord », illustre-t-il.

 

Et le Sénat?


La majorité, Stephen Harper ne l’a pas non plus utilisée pour faire avancer la réforme du Sénat. En situation minoritaire, il avait présenté pas moins de sept projets de loi pour instaurer des élections sénatoriales et limiter la durée des mandats des sénateurs, accusant à chaque détour l’opposition de lui mettre des bâtons dans les roues. Maintenant que la voie est libre, il s’adresse à la Cour suprême pour savoir s’il peut agir unilatéralement.


Ian Urquhart doute que Stephen Harper veuille cette réforme. « Ce ne serait pas cohérent avec un premier ministre qui aime contrôler l’ordre du jour », dit ce professeur de sciences politiques à l’Université d’Alberta et lui-même candidat défait aux dernières élections sénatoriales, tenues en Alberta en 2012. « S’il perd en Cour suprême, il pourra dire qu’il a essayé. Il passe pour un champion de la réforme démocratique sans passer aux actes. »

***

Un Canada plus conservateur?

Une autre grande réalisation de Stephen Harper aura été de réussir à réunir la droite politique au pays. On entend souvent dire que le Canada sous Stephen Harper est en voie de devenir plus à droite, mais les chiffres contredisent cette affirmation. Il suffit de comparer les résultats électoraux des deux dernières élections fédérales ayant produit des gouvernements majoritaires, soit celle de 2000 (le libéral Jean Chrétien élu avec 172 sièges sur 301) et celle de 2011 (le conservateur Stephen Harper avec 166 sièges sur 308).

En 2000, le vote combiné de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur a totalisé 37,7 % des voix. En 2011, le Parti conservateur a remporté… 39,6 % des voix. À l’inverse, en 2000, le Parti libéral et le NPD ont ensemble cumulé 49,3 % des voix (ou 50,1 % avec le Parti vert). En 2011, le duo a récolté 49,5 % (ou 53,4 % avec les verts). Bref, les électeurs de gauche et de droite sont à peu près au même nombre qu’il y a 11 ans.

31 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 27 avril 2013 06 h 37

    La démocratie ancrée dans la pensée binaire rend passif

    Dans une pensée binaire où tu ne peux qu'avoir raison ou tort selon que l'on est de droite ou de gauche, ce super article illustre bien, à quel point, ce mode de pensée paralyse le système démocratique au lieu de servir les intérêts de l'ensemble de la population.
    Dire qu'à l'université, on enseigne que ce mode de pensée, la binarité, est le seul valable (Historique des théories anthropologiques et sociologiques 2004) parce qu'il facilite la rapidité des prises de décisions (moi j'ajoute l'irresponsabilité) et, la preuve de cet argumentaire, selon les courants intellectuels dominants, cela permet à l'Occident de dominer le monde tant au niveau du savoir que de l'économie et que du politique.
    Les intellectuels qui valorisent le bien-être collectif (comme les autres intervenants du social, du politique, du religieux ou de l'économie qui tentent d'articuler des idéaux de justice) se sont fait coupé les fonds peu à peu par le partie conservateur. Depuis quelques années, je n'arrête pas de participer à des campagnes de financement pour soutenir les organisations parce qu'elles ont été enfermées dans des situations de survie organisationnelle. Maintenant, quand je travaille, j'ai l'impression de militer.
    D'ailleurs, il y a quelques mois, face aux coupures de budget et de postes dans les secteurs socio-économiques qui intéressaient la gauche, j'avais commenté dans ce même journal comment on poussaient peu à peu nos enfants vers l'armée et des emplois qui ne valorisent aucunement l'économie verte (l'industrie pétrolière).
    Expo 67 et son ouverture sur le monde avait provoqué un boom au Québec parce que nous avions réussi à voir la diversité des réponses possibles et nous avions pu sortir de nos vielles habitudes pour innover et créer du dynamisme... Je ne sais pas quel événement permettra de nous réveiller et de nous faire sortir de nos vielles chicanes et nos vieilles réponses pour enfin imaginer et construire quelque chose de mieux adapté aux problèmes d'aujourd'hu

    • France Marcotte - Abonnée 28 avril 2013 05 h 42

      «M. Buscemi, de la campagne Québec-Vie, croit que le bénéfice de la majorité réside pour l’instant dans la possibilité d’affamer les groupes qui servaient de « caisse de résonance » aux gouvernements de gauche précédents. « Dans la vie, on peut faire deux choses pour se faire entendre. On peut monter le volume de notre bord, ou on peut baisser le volume de l’autre bord », illustre-t-il.»

      Affamer les groupes, et il ne s'en cache même pas...

  • Normand Carrier - Abonné 27 avril 2013 07 h 02

    Demander au gouvernement du Québec ?

    Une majorité qu'osse ca donne ? Demander au gouvernement du PQ qu'ossa donne d'en être privée ? C'est dans ces moments qu'un gouvernement minoritaire réalise l'importance d'en être privée .... Mais cela ajoute a l'obligation de bien se servir de cette majorité et ne pas se comporter en autocratie ......

  • Yves Perron - Inscrit 27 avril 2013 07 h 02

    Bonnet blanc, blanc bonnet...

    Qu'ils soient de droite ou de gauche , les partis fédéraux ont toujours gaspillé notre argent sans compter. Soit on achète des sous-marins qui ne naviguent pas ...Ou des avions de chasse dont on a pas besoin non plus et qui ne volent pas...

    Au diable la dépense. Dire que le Québec devra payer 25% de ces factures me rends malade.

  • Benoît Landry - Abonné 27 avril 2013 07 h 43

    Notre système démocratique est pervers

    "Dans la vie, on peut faire deux choses pour se faire entendre. On peut monter le volume de notre bord, ou on peut baisser le volume de l’autre bord"

    En théorie , nous sommes dans un régime qui permet la libre expression, le droit de parole et voilà comment se comporte ceux qui obtiennent le pouvoir. Le droit de parole n'est plus qu'un manière de laisser aller ses frustrations. Une simple dialogue de sourd, aucune discussion réelle. La démocratie n'est plus qu'un jeu dont le but est de prendre le pouvoir et de se comporter en monarque jusqu'au prochaine élection.

    Il est vraiment temps qu'on évolue, qu'on entre dans la modernité et qu'on installe un système proportionnel qui force les élus à se parler, à faire des compromis. Certains partisans de la droite diront que ce genre de système nous fait stagner, mais quand je vois la vitesse avec laquelle nous nous préparons à frapper certains murs, en écologie particulièrement , il est temps de s'arrêter un peu et réfléchir

  • Jean Noreau - Inscrit 27 avril 2013 08 h 00

    Ti-Jean Majoritaire

    Chrétien a obtenu 3 majorités avec 41%, 40 et 38% respectivement. Il n'a fait que profiter de la division de la droite créée par les séquelles de Meech.

    Harper a finalement réussi à obtenir une majorité avec 40% aussi, grâce aussi à la division de la droite en 4 partis.

    A moins d'une nouvelle trudeaumanie (à laquelle je ne crois pas), il devrait être réélu en dépit d'une performance fiscale pitoyable (26,000,000,000$ de déficit cette année seulement!)

    • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 27 avril 2013 17 h 23

      Parlant de majorités et de stats électorales. L'idée que le Canada est plus conservateur depuis S.Harper doit être soutenue réellement par le fait que si on enlève les résultats électoraux du Québec de 2011, les conservateurs ne sont pas loin au Canada sans le Québec de 45% des voix plutôt que 39%. Le PLC de centre droit marqué rappelons nous les coupures de transfert sociaux aux provinces des Chrétien et Martin, l'utilisation de la caisse d'assurance chômage d'alors. Le PLC des chambres de commerce est encore de forte souche au Canada anglophone et s'est démarqué en bonne mesure du NPD depuis 50 ans sinon la création du NPD n'aurait jamais eu lieue. L'ensemble des politiques canadiennes libérales, conservatrices-progressistes, et Harper plutôt contre les minorités francophones, autochtones tout comme elles sont aussi à la sauce néolibérale depuis que c'est la mode sous Thatcher. Le courant progressiste dans le sens véritable au Canada en termes de politiques réelles n'a fonctionné partiellement que pour la loi sur le bilinguisme officiel réaction tout de même contre l'indépendantisme et par l'État providence de l'après guerre à l'époque où le New Deal de Roosevelt et Keynes était aussi à la mode partout. Politique internationale, les libéraux de M.Pearson sous le parapluie américain pendant la guerre froide ont combattus aussi le communisme diabolisé tout en jouant avec les casques bleus sur un terrain ambivalent. Libéraux qui sous Trudeau à part les langues officielles ont promulgués les mesures de guerre, produits une constitution contre sa province francophone pour se distancer aussi des Américains sans le faire profondément. Centre?