Budget fédéral - Les agriculteurs craignent une récolte difficile

Au Québec, près de 8000 travailleurs étrangers temporaires prêtent main-forte à l’industrie agricole chaque année, surtout chez les producteurs maraîchers.
Photo: - Le Devoir Au Québec, près de 8000 travailleurs étrangers temporaires prêtent main-forte à l’industrie agricole chaque année, surtout chez les producteurs maraîchers.

Ottawa — Dans sa quête pour s’assurer que les emplois au pays soient pourvus d’abord et avant tout par des Canadiens, le gouvernement Harper resserre, dans son dernier budget, les critères du programme de travailleurs étrangers temporaires. En conséquence, les producteurs agricoles du Québec craignent que ces futurs tracas administratifs et financiers ne leur donnent du fil à retordre pour trouver la main-d’oeuvre nécessaire à leurs récoltes.

Dans leur plus récent budget, déposé le 21 mars dernier, les conservateurs ont prévenu qu’ils réformeraient le programme qui permet à des travailleurs étrangers de venir quelques mois au Canada pour occuper un emploi qui les y attend. En 2011, ils étaient 429 699 à venir en sol canadien pour y travailler en moyenne 16 mois.


Au sommet du palmarès des domaines qui recrutent hors frontières : les travailleurs agricoles (27 262 travailleurs étrangers) et les laboureurs (3907) qui viennent au pays sept à huit mois, selon les données du ministère de l’Immigration. Le quart d’entre eux travaillent au Québec.


En vertu du budget fédéral, Ottawa modifiera son programme pour favoriser encore davantage l’embauche de Canadiens en premier lieu. Les employeurs devront intensifier les efforts de recrutement au pays, notamment en affichant leurs offres d’emploi plus longtemps, et le gouvernement instaurera des « frais d’utilisation à l’intention des employeurs qui demandent des travailleurs étrangers temporaires ».


Le problème, réplique l’industrie agricole québécoise, c’est que, bien souvent, il n’y a pas de travailleurs locaux qui veulent travailler dans les champs. Un poste en tourisme ou en restauration, en ville, moins exigeant physiquement, est souvent plus attrayant.


« Il y a un côté chimérique à cette réforme que de penser que, demain matin, les gens qui sont au chômage ou qui vivent de l’aide sociale vont être très heureux d’aller travailler dans une ferme ; c’est tout à fait faux », prévient Denis Hamel, de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’oeuvre agricole étrangère (FERME).


« On les affiche les postes, [mais] ils ne sont pas pourvus », corrobore de son côté Denis Roy, responsable du dossier des travailleurs étrangers temporaires à l’Union des producteurs agricoles (UPA).

 

Un changement de récoltes au Québec ?


Pour l’instant, difficile d’en savoir plus sur l’étendue de la réforme qui viendra resserrer l’accès aux travailleurs étrangers. Car le gouvernement conservateur - au ministère de l’Immigration tout comme à celui des Ressources humaines - s’obstine à dire que les détails « n’ont pas encore communiqués ». Mais l’énoncé du budget est préoccupant.


« On n’a pas la crainte de ne plus avoir accès aux travailleurs étrangers, on craint que ça soit plus compliqué et plus cher. Et on ne voudrait pas que cela vienne affecter de façon négative nos coûts de production et mette un peu plus les producteurs agricoles en déficit », explique M. Roy au Devoir.


Ce sont surtout les producteurs maraîchers qui font appel à des travailleurs de l’extérieur, la saison venue. S’il ne faut pas nécessairement craindre la fermeture d’entreprises québécoises, la nature de la production locale pourrait s’en voir transformée, certains choisissant de se tourner vers le maïs et les céréales qui nécessitent moins de main-d’oeuvre, selon M. Hamel.


« Ça veut dire que, l’été prochain, vous n’aurez pas de bleuets, de fraises, de framboises et de tomates du Québec ou de l’Ontario. Ils vont tous venir du Mexique ou des États-Unis », craint le directeur général de la FERME. Il cite un sondage, mené par le Cégep de Victoriaville l’an dernier auprès 126 entreprises agricoles dans la province. Quelque 50 % des producteurs estimaient alors que, sans main-d’oeuvre étrangère, leur solidité financière serait en mauvaise posture, tandis que 23 % jugeaient que, sans ce personnel, ils devraient fermer leurs portes.


Au Québec, près de 8000 travailleurs étrangers temporaires prêtent main-forte à l’industrie agricole chaque année - 1000 autres viennent travailler dans d’autres domaines. Parmi eux, quelque 4000 Guatémaltèques ou Honduriens profitent du Programme des travailleurs étrangers temporaires (PTET).


Dénonçant la « surprise totale » de ces changements, le Bloc québécois voit une explication dans la réforme de l’assurance-emploi du budget précédent - qui force les travailleurs ayant eu souvent recours aux prestations à accepter un poste moins rémunéré et à une heure de déplacement.


« Je poste la question au gouvernement : est-ce qu’on va demander à une enseignante au chômage, lors de la prochaine récolte de la canneberge, de venir dans le champ avec ses bottes de caoutchouc pour ramasser des canneberges ? », a demandé le bloquiste André Bellavance.

 

Les compagnies minières s’inquiètent aussi


Le budget fédéral annonce par ailleurs qu’Ottawa modifiera le Règlement sur l’immigration et la protection des réfugiés pour limiter les offres d’embauche exigeant une langue autre que les deux langues officielles - qui se traduisaient par des postes presque exclusivement accessibles à des étrangers. L’an dernier, la compagnie HD Mining avait fait les manchettes après avoir refusé plusieurs candidats canadiens au profit d’employés qu’elle a fait venir de Chine pour travailler à sa mine de charbon du nord de la Colombie-Britannique. Les offres d’emploi auraient réclamé que les candidats parlent mandarin.


Dans l’industrie minière, on reconnaît que, dans l’Ouest, les nouveaux critères linguistiques pourraient soulever davantage d’inquiétudes.


Les compagnies minières font appel aux travailleurs étrangers temporaires depuis seulement quelques années, explique-t-on à l’Association minière du Canada. Mais même si « ce n’est pas l’outil [de recrutement de personnel] le plus important, c’en est un dont on a besoin, insiste le président Pierre Gratton. C’est le dernier recours, mais comme dernier recours ça commence à être plus important qu’avant. […] Si on ne peut pas remplir les postes, c’est un grand risque pour nos opérations. »


Les craintes ne sont cependant pas partagées par les compagnies pétrolières pour le moment, puisqu’à défaut de précisions quant aux modifications qui viendront, on se montre patient. « Je ne crois pas que ce sera une préoccupation importante », répond Bob Bleaney, vice-président des relations externes au bureau d’Ottawa de l’Association canadienne des producteurs pétroliers. Car l’industrie s’efforce déjà de donner priorité à l’embauche de travailleurs canadiens, explique-t-il.

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