Une dernière fronde de Kevin Page

Kevin Page affirme que le poste qu’il a occupé de 2008 à 2013 lui a probablement sauvé la vie.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick Kevin Page affirme que le poste qu’il a occupé de 2008 à 2013 lui a probablement sauvé la vie.

Une semaine après avoir officiellement quitté ses fonctions, Kevin Page persiste à dire que le bureau du directeur parlementaire du budget est « menacé », alors qu’une culture du secret s’est installée à Ottawa sous le règne du gouvernement Harper. Dans une lettre publiée lundi dans le Toronto Star, il révèle aussi que c’est le décès subit de son fils qui l’a convaincu de se suicider professionnellement en acceptant d’être le premier à occuper ce poste.

« Le Parlement canadien perd sa capacité à tenir le gouvernement responsable. Il y a des implications négatives pour la prospérité et la démocratie. Je suis désolé si je semble effronté, mais nous devons nous réveiller. L’enjeu est considérable », écrit M. Page dans une lettre où il critique directement les conservateurs, qui lui ont souvent mené la vie dure au cours des cinq années de son mandat.


Il rappelle que même si plus d’une année s’est écoulée depuis le budget fédéral 2012, « qui a lancé un plan d’austérité significatif », les parlementaires ne savent toujours pas comment les ministères vont appliquer les compressions et gérer les services à la population. En fait, critique Kevin Page, les parlementaires « ne voient pratiquement jamais » les analyses préparées pour justifier les décisions économiques du gouvernement.


Ce fut le cas, explique-t-il, pour les programmes de lutte contre la criminalité, pour les projets d’achats de milliards de dollars d’équipement militaire ou encore pour les modifications à la Sécurité de la vieillesse. Paraphrasant l’ouvrage Why Nations Fail, écrit par deux économistes américains réputés, il estime que « les nations échouent lorsque les leaders politiques consolident leur pouvoir aux frais des citoyens ».


Rappels à l’ordre


Le premier directeur parlementaire du budget n’a d’ailleurs pas manqué de rappeler le gouvernement Harper à l’ordre à plusieurs reprises au cours des dernières années. Il a accouché d’études sur l’incidence financière des multiples projets de loi en matière de justice criminelle qui augmentent la population carcérale. Il a mis au jour le coût véritable de la mission canadienne en Afghanistan ou encore celui des avions militaires F35 que le gouvernement souhaite acquérir. Chaque fois, ces coûts réels étaient plus élevés que ceux qui avaient été dévoilés ou prévus par le gouvernement.


Il a aussi dû s’adresser à la Cour fédérale pour clarifier son rôle, alors que le gouvernement refusait de lui fournir les informations des compressions budgétaires dans les différents ministères, lui reprochant de dépasser les limites de son mandat.


Or, insiste Kevin Page dans sa lettre publiée lundi matin, le bureau du directeur parlementaire du budget a justement le mandat de produire « des prévisions budgétaires et économiques indépendantes », mais aussi des analyses qui permettent de mieux prévoir la situation des finances publiques à long terme. « Démantelez le bureau du directeur parlementaire du budget et cette analyse disparaîtra. » Pourtant, ajoute-t-il, « dans une démocratie en santé, l’analyse discordante doit être chérie et protégée ».


Pas de successeur


Il n’hésite d’ailleurs pas à dire que cet organe créé en 2006 par les conservateurs est aujourd’hui « menacé ». Son successeur n’a toujours pas été désigné, une semaine après son départ, l’affichage du poste se terminant aujourd’hui. En attendant, le gouvernement a nommé Sonia L’Heureux, l’actuelle bibliothécaire parlementaire, à titre de directrice parlementaire du budget par intérim. « La bibliothécaire est une bonne personne, mais qui n’a aucune expérience en analyse budgétaire », laisse tomber M. Page.


Il juge aussi problématique le fait que celui qui occupera son poste sera nommé à son poste par le premier ministre Stephen Harper. « C’est un problème. Il n’y a aucun rôle pour le Parlement dans la nomination. » Selon ce qu’on peut lire dans l’affichage du poste, le remplaçant de Kevin Page devra faire preuve de « discrétion » et avoir de l’expérience dans « l’obtention de consensus ».


Lui-même admet qu’il ne voulait pas de cet emploi. C’est le décès de son fils de 20 ans dans un accident, en septembre 2006, qui l’a convaincu de mettre de côté la « sécurité d’emploi » et lui a donné le « courage » de choisir le « suicide professionnel » que représentait ce nouveau poste. Dès le début, il a décidé que lui et son équipe donneraient au Canada un « véritable » bureau directeur parlementaire du budget. « Ça a été une occasion extraordinaire. C’était un emploi que personne ne voulait, pas même moi. Ça a été les cinq meilleures années de ma carrière dans la fonction publique. Ça m’a peut-être sauvé la vie. »

5 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 2 avril 2013 06 h 10

    Plusieurs cordes à ta voix

    « dans une démocratie en santé, l’analyse discordante doit être chérie et protégée »

    Si nous vivions dans une démocratie en santé, cette déclaration que laisse en héritage monsieur Page me ferait-elle l'effet d'un baume, comme une eau absorbée par une terre assoiffée?

    L'analyse discordante, ou juste l'intention même maladroitement exprimée de la formuler, on a quotidiennement ici même l'occasion de la chérir et de l'encourager.

    Car quoi de plus terrifiant que le ronron consensuel de la pensée unique?

  • Guy Lafond - Inscrit 2 avril 2013 07 h 02

    Merci, Monsieur Page


    Pour un travail bien accompli.

  • Grace Di Lullo - Inscrit 2 avril 2013 09 h 36

    Merci Monsieur Page.

    Monsieur Kevin Page est un héros, il a fait un travail remarquable.

    Merci Monsieur Page.

  • Denise Lauzon - Inscrite 2 avril 2013 15 h 21

    Une situation inquiétante


    Quand un chef de gouvernement tend à cacher des faits et des données en tentant de faire taire des députés ou des ministres, des fonctionnaires, des journalistes, des scientifiques et le directeur parlementaire du budget, on peut dire qu'on a affaire à un dictateur.

  • Claude Mc Donnell - Abonné 2 avril 2013 23 h 33

    Merci Monsieur Page

    Jour après jour, ce gouvernement conservateur cherche à "détruire" toute forme d'analyse discordante, sinon toute forme d'analyse tout court. Il y a un véritable péril. À l'exemple de Bush, Harper n'hésite pas à nous mentir de façon éhontée.