Irak: les 10 ans du non canadien - Jean Chrétien ne regrette rien

Jean Chrétien pense toujours que la preuve de l’existence d’armes de destruction massive en Irak
Photo: La Presse canadienne (photo) Chris Young Jean Chrétien pense toujours que la preuve de l’existence d’armes de destruction massive en Irak

Jean Chrétien n’a pas été souvent ovationné par le Bloc québécois à la Chambre des communes. Rarissime, la chose s’est toutefois produite le 17 mars 2003, quand l’ancien premier ministre a officialisé le refus du Canada de suivre les États-Unis dans leur guerre contre l’Irak. Une décision historique - et difficile - que M. Chrétien n’a jamais regrettée. Ni même craint de regretter.

« C’était une décision qu’il fallait prendre », dit-il en entretien avec Le Devoir. Depuis son retrait de la vie politique, en décembre 2003, Jean Chrétien accorde peu d’entretiens. Mais pour évoquer le dixième anniversaire d’une des décisions phares de sa décennie au 24, Sussex, pas de problème. Surtout que l’Histoire lui a donné raison.


« Quels ont été les résultats de cette intervention ? demande l’homme maintenant âgé de 79 ans (mais toujours actif - il était aux funérailles de Hugo Chávez la semaine dernière). Saddam Hussein était sunnite. Les Iraniens sont des chiites. Le résultat de tout ça, c’est que le contrôle de l’Irak est tombé entre les mains des chiites [majoritaires au pays]. Et que l’influence de l’Iran sur l’Irak est aujourd’hui beaucoup plus grande que du temps de Saddam, qui avait combattu l’Iran - avec le soutien des États-Unis. Alors je ne pense pas qu’au final, ce fut un gros progrès pour les Américains », dit-il.


Dans son autobiographie Passion politique (Boréal, 2007), Jean Chrétien écrit qu’il n’a « toujours pas compris pourquoi le gouvernement Bush a décidé d’envahir l’Irak. Si c’était pour y installer la démocratie, il est encore loin du compte, surtout que cette invasion s’est faite avec le concours de quelques monarques absolus. Ou était-ce à cause du pétrole ? Ou [pour répondre aux pressions] des lobbyistes du complexe militaro-industrel qui voulaient mettre à l’essai leurs armes coûteuses ? »


En fait, que ce soit avant, pendant ou après le 17 mars 2003, Jean Chrétien n’a jamais douté du bien-fondé de la décision du Canada de rester en retrait de cette guerre. Dès août 2002, il avait été averti de l’ampleur du bourbier prévisible par un rapport confidentiel du greffier du Conseil privé. Celui-ci indiquait que l’intervention poserait un « défi énorme », celui de « rebâtir l’Irak d’après-Saddam » avec une opposition irakienne « divisée » et sans « solution de rechange ». Tout était dit, et compris.


Dans le ballet diplomatique lancé par les Américains pour construire une coalition d’alliés prête à renverser Saddam Hussein, le Canada a donc maintenu une position ferme : le pays participerait à la mission si et seulement si une résolution des Nations unies approuvait le tout - en respect de la tradition canadienne (et comme ce fut le cas en Afghanistan à la même époque). Ottawa souhaitait notamment que l’inspecteur onusien Hans Blix puisse profiter d’un délai pour terminer son inspection sur les armes de destruction massive (ADM).

 

Preuve faiblarde


Or, au fond de lui, Jean Chrétien était convaincu que Washington n’obtiendrait pas cette résolution. « Je trouvais la preuve [de la présence d’ADM] déficiente, raconte l’ex-premier ministre. Je l’ai souvent dit, mais je crois que c’est une preuve qui n’aurait pas convaincu le juge de la Cour municipale de Shawinigan… »


N’empêche que les pressions étaient fortes pour qu’Ottawa soutienne Washington. Pressions venant de la scène internationale, mais aussi du Canada. « Il y en avait à la Chambre des communes, notamment chez les alliancistes [de Stephen Harper], se rappelle Jean Chrétien. Il y en avait à l’intérieur du caucus libéral aussi, des députés qui croyaient qu’on ne pouvait pas ne pas être avec les Américains. Le milieu des affaires était également inquiet. Certains ont même appelé ma femme… Moi je disais : donnez-moi la liste de tous les biens que les Américains nous achètent et dont ils n’ont pas besoin. J’attends toujours. »


Jean Chrétien dit ainsi ne pas avoir craint de réel ressac de cette décision pour la relation canado-américaine. « C’est sûr que j’avais une certaine crainte de ce côté. Mais il ne faut pas faire des erreurs parce qu’on a des craintes, on est là pour prendre des décisions. Je savais que les Américains ne seraient pas très contents. Mais ils ont apprécié que notre position [pas de participation sans l’ONU] soit claire depuis le début. Vous savez, je suis plutôt favorable au mot clarté, et ce, dans tous les contextes… ».


La décision a en tous les cas eu pour effet de souligner l’indépendance canadienne vis-à-vis son géant voisin. « On nous accusait souvent d’être trop près des Américains, dit M. Chrétien. Certains pays disaient que nous étions le 51e État. [Cette décision] fut une preuve très claire qu’on ne l’était pas, une façon d’affirmer notre indépendance politique des États-Unis. Et de ce côté, ça a été une décision importante pour le pays et son image. »


Un colloque (Non à la guerre en Irak : 10 ans plus tard) soulignant le dixième anniversaire de la décision du gouvernement Chrétien se tiendra vendredi et samedi à Shawinigan. Jean Chrétien sera présent, de même que plusieurs ex-conseillers et diplomates.


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Le jour du non

Le 17 mars 2003, Jean Chrétien déclare à la Chambre des communes : « Au cours des dernières semaines, le Conseil de sécurité a été incapable de s’entendre sur une nouvelle résolution autorisant une action militaire. Le Canada a déployé tous ses efforts pour trouver un compromis qui permettrait de combler l’écart entre les membres du Conseil de sécurité. Cette initiative s’est malheureusement soldée par un échec. Si une action militaire est lancée en l’absence d’une nouvelle résolution, le Canada ne s’y joindra pas. »
 

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