Bureau de la liberté religieuse: les laïcs ripostent


	
		Daniel Baril: «La religion est un facteur de division qui exacerbe les différences ethniques plutôt que de favoriser le rapprochement».
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
Daniel Baril: «La religion est un facteur de division qui exacerbe les différences ethniques plutôt que de favoriser le rapprochement».

Ottawa — Avec la création de son Bureau de la liberté religieuse il y a deux semaines, le gouvernement conservateur a voulu envoyer le signal au reste de la planète - et à ses électeurs canadiens - qu’il défendrait sur la scène internationale le droit des individus de prier le dieu de leur choix. Ce faisant, déplorent les groupes de défense de la laïcité, Ottawa a peut-être aussi envoyé le message que sa définition de la liberté de conscience est bien étroite.

Ce sont deux petites phrases qui n’ont pas échappé aux divers groupes de promotion de la laïcité. Alors qu’il défendait le futur Bureau de la liberté religieuse, le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a indiqué que les non-croyants n’avaient pas besoin de protection.


Ainsi, en mai 2012, alors qu’il participait au Religious Liberty Dinner de Washington, un événement diplomatique annuel, M. Baird a déclaré que « la liberté de religion ne signifie pas être libéré de la religion » (Freedom of religion does not mean freedom from religion). Puis, en septembre 2012, étant retenu à Ottawa pour des votes, il fait parvenir une vidéo diffusée en marge de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. « Nous ne croyons pas que l’agnosticisme et l’athéisme doivent être défendus au même titre que les minorités religieuses qui sont persécutées. Nous parlons du droit de pratiquer son culte en paix, non pas du droit de ne pas fréquenter les lieux de culte. C’est un choix personnel que chacun est libre de faire. »

 

Démarche assez tordue


Ces deux interventions résument, selon les groupes de protection de la laïcité, tout le problème de ce nouveau Bureau de la liberté religieuse. « Nous croyons que c’est une démarche assez tordue, déplore David Rand, président de l’association Libres penseurs athées. La liberté de religion doit être soumise à la liberté de conscience, ce qui comprend la liberté de ne pas avoir de religion, de critiquer sa religion ou de la quitter. Quand on isole la liberté de religion du reste, on la rend creuse. »


M. Rand déplore que le premier dirigeant du Bureau, Andrew Bennett, soit « fortement contre la laïcité ». Comme Le Devoir le révélait, M. Bennett, un ex-fonctionnaire fédéral et doyen d’un collège chrétien d’Ottawa, a signé dans le magazine Global Brief un texte déplorant l’exclusion du discours religieux des débats publics en Occident. « Permettre l’expression de croyances religieuses dans les débats publics - dans les forums institutionnels tels que les législatures, les réunions du cabinet ou de manière plus large dans le discours politique - doit être à nouveau accepté comme légitime », écrivait-il en 2011.


La Ligue des droits et libertés a elle aussi condamné ce Bureau au nom de la laïcité. « La laïcité repose sur deux principes fondamentaux : la neutralité de l’État face aux différentes croyances ou à la non-croyance et la séparation de l’Église et de l’État. Cette séparation implique que l’État ne se mêle pas des questions religieuses et que les Églises ne dictent pas aux États les politiques qu’ils doivent suivre. »


Daniel Baril, ancien membre du Mouvement laïque québécois et membre du conseil d’administration de l’Association humaniste du Québec, fait remarquer que cette liberté de conscience englobe la liberté religieuse, mais que l’inverse n’est pas vrai.


« Quand on voit ce qui se passe en Afrique du Nord ou encore en Afghanistan, on est en plein conflit idéologique de nature religieuse. C’est clair qu’on peut qualifier la situation de guerre de religions. La religion est un facteur de division qui exacerbe les différences ethniques plutôt que de favoriser le rapprochement. » Dans ce contexte où, analyse M. Baril, la religion « amplifie les tensions », il estime qu’un Bureau de la liberté religieuse ne fera que légitimer ces tensions.

 

Exemple américain


Le Bureau de la liberté religieuse du gouvernement conservateur est inspiré de l’Office of International Religious Freedom américain, lui aussi logé au sein du ministère des Affaires étrangères (State Department). Créé en 1998 sous le gouvernement Clinton (mais alors que la Chambre des représentants et le Sénat étaient contrôlés par les républicains, notent les détracteurs laïques), ce bureau prépare un rapport annuel sur le respect des droits religieux dans le monde. Des sanctions sont prévues contre les régimes non respectueux.


Là non plus, pour l’instant, les cas de persécution des non-croyants ne sont pas répertoriés. Pourtant, ils existent. L’International Humanist and Ethical Union, un groupe d’environ 40 associations nationales, a déposé un rapport à l’ONU en décembre dernier faisant la recension de la persécution des athées et des agnostiques dans le monde. Des dizaines de pays sont montrés du doigt.


Discrimination


Maggie Ardiente, la directrice au développement et aux communications de l’American Humanist Association, dit avoir bon espoir que les choses changent aux États-Unis. En entrevue, elle explique qu’elle a rencontré des représentants du State Department ainsi que l’ambassadrice du bureau américain, Suzan Johnson Cook, pour demander que la recension des cas de discrimination contre les athées fasse l’objet d’une catégorie à part au même titre que ceux contre les chrétiens ou les juifs.


« Aucune promesse n’a été faite, mais ils le considèrent assurément, affirme Mme Ardiente. Alors, nous espérons que, dans leur prochain rapport annuel, ils incluront les diverses discriminations faites envers les athées. Certains cas sont parfois mentionnés, mais jamais en tant que groupe. »


En juillet 2012, WIN-Gallup International a publié les résultats de son sondage annuel sur la religiosité, effectué auprès de 50 000 personnes réparties dans 57 pays. On y apprenait que 59 % des gens se disent religieux, que 23 % se disent non religieux et que 13 % se disent athées convaincus. Les plus athées étaient les Chinois (47 %), les Japonais (31 %), les Tchèques (30 %) et les Français (29 %). Les Ghanéens se disaient les plus religieux, à 96 %. Ce sont les croyants hindous qui étaient les plus susceptibles de se dire religieux (82 %), suivis des chrétiens (81 %), des musulmans (74 %) et des juifs (38 %).

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