Ottawa - Harper lance le Bureau de la liberté religieuse

Andrew Bennett, un ex-fonctionnaire fédéral et doyen d’un collège chrétien, dirigera le nouveau Bureau de la liberté religieuse au ministère des Affaires étrangères.
Photo: La Presse canadienne (photo) Andrew Bennett, un ex-fonctionnaire fédéral et doyen d’un collège chrétien, dirigera le nouveau Bureau de la liberté religieuse au ministère des Affaires étrangères.

Ottawa — Le gouvernement conservateur aura magasiné presque deux ans, mais il a finalement arrêté son choix. Ce sera Andrew Bennett, un ex-fonctionnaire fédéral et doyen d’un collège chrétien, qui dirigera le nouveau Bureau de la liberté religieuse au ministère des Affaires étrangères.

Le Bureau de la liberté religieuse a été promis lors de la campagne électorale de 2011, mais tardait à voir le jour. Divers médias avaient évoqué qu’Ottawa n’arrivait pas à convaincre qui que ce soit d’en accepter le poste d’ambassadeur. Deux personnes auraient décliné l’offre, selon le réseau CBC.


Le Dr Bennett a une longue feuille de route à caractère religieux. Outre son passage dans l’administration fédérale, notamment à titre d’analyste politique au Conseil privé, il est le doyen du Augustine College, un collège chrétien d’Ottawa spécialisé dans la tradition tout anglo-saxonne des « liberal arts ». Il est aussi sous-diacre et chantre dans deux églises d’Ottawa, dont une est revenue aux messes chantées en latin.


Il a déjà signé un texte intitulé Mettre un terme au schisme millénaire entre l’État et l’Église, et un autre, dans Global Brief de février 2011, déplorant l’exclusion du discours religieux des débats publics en Occident. « Ce renvoi de l’expression religieuse strictement à la sphère privée ou celle quasi publique des églises, des synagogues, des temples et des institutions caritatives est à la fois malheureuse, de courte-vue et, pourrait-on plaider, injuste », écrivait-il.


« Permettre l’expression de croyances religieuses dans les débats publics - dans les forums institutionnels tels que les législatures, les réunions du cabinet ou, de manière plus large, dans le discours politique - doit être à nouveau accepté comme légitime », poursuivait-il. Le Dr Bennett rappelait que les plus grandes boucheries du XXe siècle avaient été motivées par des forces politiques laïques et non religieuses : les purges de Staline et des Khmers rouges, l’Holocauste nazi et les génocides rwandais et arménien.


C’est justement ce passé très chrétien qui constitue le problème de cette nomination, selon François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire. M. Audet a récemment signé une étude exhaustive sur la confessionnalisation grandissante de l’aide humanitaire canadienne.


« Le Dr Bennett a un profil académique assez fort, mais ce que je trouve préoccupant, c’est le fait qu’il est chef religieux. On met un chef religieux en poste plutôt qu’un bureaucrate, un administrateur, voire un politicien ayant perdu ses élections. Il a un réseau religieux très orienté, ce qui remet en question toute la rhétorique de la pluralité religieuse que le bureau est censé défendre. »


Le Bureau de la liberté religieuse sera effectivement censé défendre la liberté religieuse dans le monde. Son ambassadeur devra critiquer les autres pays chaque fois qu’ils ne respecteront pas le droit de leurs citoyens d’adhérer à la foi de leur choix. « Le Dr Bennett aidera à s’assurer que la protection de la liberté religieuse influence les politiques et programmes du gouvernement du Canada », a déclaré le premier ministre Stephen Harper mardi, alors qu’il a fait l’annonce de la nomination dans une mosquée en banlieue de Toronto. Pour M. Harper, il en va de la défense d’une valeur toute canadienne, soit celle de la liberté. « Le Canada est libre et la liberté est sa nationalité », a-t-il lancé en citant l’ancien premier ministre Wilfrid Laurier.


Selon M. Audet, ce bureau répond davantage à un impératif électoral. « Ça va de pair avec le grand virage religieux de l’aide internationale canadienne », dit-il. M. Audet publiera en juin une étude démontrant que l’ACDI verse de plus en plus d’argent à des organismes d’aide internationale religieux, pour une augmentation de 42 %. S’ajoute à cela, selon lui, l’alignement indéfectible du Canada avec Israël, ce qui permet de solidifier la base électorale conservatrice, les fondamentalistes chrétiens croyant au retour du Christ en Terre sainte et estimant que ces terres sont en de meilleures mains si elles sont juives plutôt que palestiniennes. Ou encore la fin du financement de l’avortement à l’étranger. Bref, ce bureau plaira surtout aux chrétiens. « On met en place une structure administrative gérée par un chef religieux », conclut M. Audet.


Le professeur d’études religieuses à l’Université McGill, Arvind Sharwa, reconnaît que cette nomination risque de « christianiser » le poste. « M. Bennett en tant que personne a une solide feuille de route, dit-il, mais le fait qu’il soit chrétien allume des alarmes. […] Il ne faudrait pas que ce bureau devienne chrétien centriste. » Comme d’autres, M. Sharwa craint que la motivation première de la création de ce bureau soit le désir de plaire à une base électorale évangélique. « Mais juste parce que la motivation première est électoraliste ne veut pas dire que l’action du bureau par la suite sera teintée pour autant », nuance-t-il.


Le bureau jouira d’un budget de 5 millions de dollars et d’une poignée d’employés logés au ministère des Affaires étrangères. Le NPD a critiqué sa création mardi alors qu’Ottawa n’a pas respecté sa promesse, contenue dans le discours du Trône de 2008, de créer un Centre pour l’avancement de la démocratie et qu’il a mis la clé dans la porte de Droits et Démocratie. « Les conservateurs ont une vision étroite de ce que peut offrir le Canada », est-il écrit dans le communiqué de presse.


Le Parti libéral s’est montré lui aussi sceptique par rapport à cette nouvelle instance, rappelant que « la religion entre souvent en contradiction avec notre compréhension de nombreux autres enjeux touchant les droits de la personne, y compris les droits des femmes et des [gais et lesbiennes]. Ce gouvernement doit expliquer comment il s’assurera que les droits de religion n’alimenteront pas la perception selon laquelle la religion prime. »

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