Depuis 25 ans, avorter n’est plus un crime - Interdit levé, mais tabous créés

Manifestation pour le libre-choix en matière d’avortement à Montréal en mai 2009. Il existe une multitude d’enjeux connexes qui ne sont pas discutés sur la place publique parce que le débat a été polarisé à son extrême.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation pour le libre-choix en matière d’avortement à Montréal en mai 2009. Il existe une multitude d’enjeux connexes qui ne sont pas discutés sur la place publique parce que le débat a été polarisé à son extrême.

Ottawa — Lundi, cela fera 25 ans jour pour jour que la Cour suprême du Canada a rendu son célèbre jugement Morgentaler, légalisant de facto l’avortement au pays. Aujourd’hui, l’avortement est-il plus fréquent qu’à l’époque de sa prohibition ? Est-il vraiment accessible à toutes ? Et surtout, qu’en est-il des nombreuses questions éthiques que le débat en deux tons opposant pro-vie et pro-choix ne permet pas d’aborder ? État des lieux.

En mars prochain, la Chambre des communes à Ottawa débattra, puis disposera, d’une motion qui a priori devrait rallier tout le monde et sa mère : M-312 condamne, parce que considérés comme discriminatoires envers les femmes, les avortements dits sexo-sélectifs visant à se débarrasser des foetus féminins. Mais voilà. Comme chaque fois que le mot « avortement » émaille une initiative parlementaire, le débat sera tout sauf nuancé. Dans le coin gauche du ring, on retrouve déjà les opposants à la motion, les groupes de femmes et les pro-choix, au motif qu’elle rouvre le débat sur l’avortement. Dans le coin droit, ceux qu’on soupçonne de vouloir revenir 25 ans en arrière.


Pourtant, divers sons de cloche (sondages, vox pop, lettres aux lecteurs) tendent à démontrer que les Canadiens n’aiment pas l’idée qu’on interrompe une grossesse seulement parce que celle-ci résultera en une fille. « Notre intuition morale à nous est qu’il y a un aspect de discrimination qui est inacceptable, […] mais on ne peut pas trop en parler car on voit que ça risque d’être récupéré par le lobby avec lequel on n’a pas trop d’affinités : les opposants à l’avortement », résume Bernard Keating, professeur d’éthique à la Faculté de théologie de l’Université Laval.


Tout le débat sur l’avortement et ses dérivés se trouve ainsi résumé. Il existe une multitude d’enjeux connexes qui ne sont pas discutés sur la place publique parce que le débat a été polarisé à son extrême. Pratique-t-on trop d’avortements au Québec ? Les pratique-t-on trop tard, au point de parfois avorter des foetus qui, avec deux semaines de gestation de plus, seraient réanimés dans les unités de soins néonataux ? Les avortements « thérapeutiques » contribuent-ils à l’avènement d’un nouvel eugénisme ? Ces jours-ci, on ne peut être que contre l’avortement ou pour le libre-choix en toutes circonstances, semble-t-il.


« Il y a une incapacité de la situation juridique actuelle - et je le dis sans remettre en question ce cadre juridique […] - qui fait en sorte que des intuitions morales fondamentales n’arrivent plus à se dire », estime M. Keating.


Pour Margaret Somerville, directrice fondatrice du Centre de médecine, éthiques et droit de l’Université McGill, c’est l’effet pervers de la normalisation de l’avortement. « On sait en éthique qu’une fois qu’une chose est normalisée, on perd toute notre sensibilité éthique à ce qui se passe. »


Ainsi, quand le chercheur Joel G. Ray a découvert en avril 2012 que les diasporas de l’Asie du Sud avaient peut-être importé la pratique des avortements sexo-sélectifs au Canada, les autorités d’ici ont hésité à se prononcer. Le Dr Ray a analysé 766 688 naissances en Ontario et découvert que les mères nées en Inde et en Corée du Sud étaient « significativement » plus susceptibles de donner naissance à un garçon à leur deuxième grossesse. À la troisième, le ratio était encore plus faussé, ces femmes donnant naissance à 136 garçons pour 100 filles. Pour les mères nées au Canada, ce ratio est de 105 pour 100. « En l’absence d’autres explications plausibles, la sélection de mâles reste la raison la plus probable de ce ratio mâles-femelles plus élevé », écrit-il.


Rapidement, divers intervenants ont appelé à la prudence, ici offrant des explications de rechange, là rappelant que le phénomène est marginal (une carence de 245 filles en Ontario). Même la Fédération des femmes du Québec n’a pas condamné la pratique. La Société des obstétriciens et des gynécologues du Canada (SOGC) a refusé de prendre position contre le dévoilement du sexe lors de l’échographie, misant plutôt sur l’éducation.


Margaret Somerville est prompte à voir la contradiction du mouvement féministe pro-choix. « Il affirme que l’accès libre à l’avortement est le test ultime pour jauger le respect d’une société envers les femmes. Le paradoxe est que ces avortements sexo-sélectifs vont dans la direction opposée ! Ils signifient : “ Nous ne respectons pas les femmes, nous n’en voulons pas, nous voulons des garçons. ”»

 

Avorter trop tard ?


La loi canadienne n’impose aucune limite temporelle à l’avortement. Théoriquement, celui-ci pourrait avoir lieu la veille d’un accouchement, ce qui soulève l’ire du mouvement pro-vie. Les pro-choix rétorquent que ce genre de décision n’est jamais pris à la légère et qu’une femme et son médecin sont les mieux placés pour la prendre.


On pratique au Canada des avortements jusqu’à 23 semaines de grossesse alors que les unités de soins néonataux s’échinent régulièrement à maintenir en vie des bébés nés prématurément à 24 ou 25 semaines de gestation… Le paradoxe saute aux yeux de tous les éthiciens interrogés.


« Ce qui nous pend au bout du nez, c’est toujours la crainte de remettre en question une liberté accordée », soutient Bernard Keating.


On estime qu’en 2008, il y aurait eu 556 avortements effectués au-delà de la 20e semaine. Une goutte d’eau dans l’océan des quelque 100 000 avortements annuels effectués au pays. Plusieurs de ces avortements tardifs s’expliquent par une maladie de la mère nécessitant des soins qui attaqueraient le foetus (une chimiothérapie) ou encore le dépistage d’une « anomalie incompatible avec la vie » chez l’enfant à naître.


Peu le savent, car le sujet est extrêmement délicat, mais avant de procéder à ces interruptions, les médecins injectent un mélange de chlorure de potassium dans le coeur du foetus afin d’en provoquer le décès avant l’expulsion. Ce qui amène Margaret Somerville à demander si le droit à l’avortement est un droit « à l’expulsion » ou un droit « à la destruction ». « Est-ce que le droit d’avorter donne aux femmes le droit d’évacuer leur utérus ou leur donne-t-il aussi le droit de tuer l’enfant quand c’est nécessaire ? »

 

Risque d’eugénisme


Les avortements en cas de malformation ne font pas tous l’unanimité. C’est le cas pour la trisomie 21. Depuis janvier 2012, le Québec offre gratuitement le test sanguin de dépistage à toutes les Québécoises. Ce test probabiliste est suivi d’une amniocentèse à 16 semaines (avec résultats quatre semaines plus tard). Les avortements qui en résultent, dans l’éventualité d’un diagnostic positif, ne peuvent qu’être tardifs.


L’Association du Québec pour l’intégration sociale (AQIS), qui fait la promotion du développement du plein potentiel des personnes trisomiques, s’interroge sur le message qu’envoie ainsi l’État.


« On nous montrait des calculs coûts-bénéfices indiquant que c’est moins cher pour la société de mettre un programme de dépistage en place que de faire naître des enfants qui seront une charge pour l’État. Ça, c’est drôlement Hitler ! », lance la porte-parole de l’AQIS, Anik Larose.


Les statistiques sur les naissances trisomiques depuis l’offre universelle du test ne sont pas compilées. En France, où le dépistage systématique a été instauré, 92 % des cas sont détectés et 96 % d’entre eux se terminent par un avortement.


Son rôle a amené Mme Larose sur plusieurs tribunes publiques pour discuter de cet épineux problème. Cette mère de trois enfants, dont une aînée atteinte de trisomie, est tout sauf une militante enragée. Son discours est posé, tout en nuances, et elle déplore justement la difficulté qu’elle éprouve à faire passer ce message. « Sur toutes les tribunes où je suis allée, on m’a toujours amenée sur ce terrain-là, dit-elle. Nous ne sommes ni pro-vie, ni pro-choix, on est pro-diversité. […] Du côté des pro-choix, je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de nuances. Dire qu’il ne faut pas remettre en cause l’avortement en aucun cas, je suis désolée, mais ce n’est pas noir ou blanc, ce dossier-là. »


C’est ce genre d’interrogation qui donne espoir à Georges Buscemi, le président de Campagne Québec-vie. « On sent qu’il y a de la braise sous la cendre. La société dit avoir la conviction qu’on peut disposer de son corps comme on l’entend, mais il y a des remords venant d’une conscience qu’il y a peut-être des abus et des incohérences. »

 

Avec Marie-Andrée Chouinard

29 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 26 janvier 2013 06 h 11

    Loies

    Il ne peut y avoir de loi applicable contre la stupidité humaine, qu'elle soit personnelle ou de groupe. Y a des femmes qui ne devrait pas avoir d'enfants et d'autres qui devrait tous les avoir. Y a des hommes qui ne devrait jamais être pères et d'autres qui pourrait l'être de plusieurs. Les exemples sont légions. Aucune loie ne peut réunir assez de sens commun et de profondeur d'esprit pour rassembler ces extrêmes. En rajoutant le bien-être des enfants par dessus,si on remarque comment beaucoup sont traités, nous constatons que le dilême s'emplifie expotenciellement et je n'ai pas parlé du viol encore.

    Un autre détail relevé par M.Bock Coté hier : Mettre ces décisions personnelles et de sociétés entre les mains de juges est nier et faire fi de la démocracie. Aussi bien nommer le juge Dredd pour nous régir ou remettre la royauté en place. Ce n'est pas aux juges de nous dire comment vivre, ils n'ont qu'à appliquer les loies que nous nous donnons et pas le contraire ! Y a danger à l'horizon si quelques uns ou même un seul peut dicter au multiple.

  • Isabelle Gélinas - Inscrite 26 janvier 2013 08 h 56

    Dans tous les cas...

    ... Sera-t-on réellement plus avancées quand les femmes recommenceront à se faire avorter dans l'illégalité, ou avec les moyens du bord?

    Comment déterminer si oui ou non une femme se fait avorter à cause du sexe révélé à l'échographie? Ne vaudrait-il pas mieux, dans ce cas précis comme dans les autres, miser sur l'éducation et la promotion de l'égalité entre les hommes et les femmes dans notre plus meilleur pays au monde?

    Lorsqu'on voit l'acharnement thérapeutique pour faire vivre des bébés nés après 24 semaines de gestation, qui, s'ils survivent, le feront plus souvent qu'autrement juste à moitié, avec de grands handicaps et dans une grande souffrance, comment prétendre qu'une femme qui met un terme à sa grossesse à 20 semaines a tous les torts?

    Non, l'avortement ne doit pas être un moyen de contraception. Non, on ne doit pas en faire la promotion. Non, il ne doit être imposé à personne. L'avortement est une décision qui ne doit pas être prise à la légère.

    Mais il n'en demeure pas moins que cette décision doit pouvoir être prise, dans un sens comme dans l'autre, sans contraintes, sans risque de représailles et sans danger pour la femme enceinte.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 26 janvier 2013 14 h 24

      En effet, l'acharnement thérapeutique pour faire vivre des bébés nés après 24 semaines de gestation avec de grands handicaps et dans une grande souffrance, frise la criminalité.

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 26 janvier 2013 23 h 41

      85 % des bébés nés prématurés n'ont aucune séquelle, et cela va en s'améliorant... Il est raisonnable de tenter de les sauver... et on le fait, à partir de la 21e semaine de grossesse.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 27 janvier 2013 14 h 17

      À l'hôpital Necker à Paris, hôpital pour enfant et spécialisé entre autres dans les grossesses à risques, il a été décidé il y a plusieurs années qu'on ne tenterait plus de sauver des prématurés de 27 semaines et moins, trop de problèmes pour leur survie sur le plan médical, sans compter les ressources nécessaires - et qui ne sont pas illimitées - pour les maintenir en vie. Je voudrais bien savoir d'où vous tirez vos statistiques, Monsieur Laffitte, à l'effet que 85% des prématurés n'ont aucune séquelle. Disons que je suis dubitative.
      Personnellement, je n'aurais pas voulu élever un enfant trisomique, je n'en aurais pas eu le courage mais je peux comprendre que d'autres femmes font un autre choix, libres à elles. Mais il faut tout de même savoir que, dans la plupart des cas - certains enfants ont moins de séquelles que d'autres - ces enfants ne vont jamais acquérir une automonie complète et, au décès des parents, la question de savoir qui s'en occupe est un réel problème. Que ces enfants puissent être charmants, adorables, qu'on puisse les aimer, nul ne peut le contester. Mais il est important de laisser le choix aux femmes d'avorter si elles ne veulent pas mettre au monde un enfant trisomique, cela n'implique pas qu'on n'accepte pas les enfants qui sont nés ainsi et dont les parents s'occupent avec amour.
      Quant au débat de fond sur l'avortement, mettre un enfant au monde et l'élever dans des conditions qui lui permettent ensuite de dire que la vie vaut la peine d'être vécue est suffisamment important pour qu'on n'accepte pas automatiquement de laisser un foetus se développer tout simplement parce qu'un ovule et un spermatozoïde se sont rencontrés, quelles que soient les motivations des parents. Modifier le sex ratio artificiellement comme cela se fait dans certaines sociétés patriarcales conduit à long terme à une catastrophe sur le plan social et ces sociétés trouveront inévitablement les moyens de mettre un terme aux pratiques le modifiant.

    • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 28 janvier 2013 10 h 43

      Mme Doiron, M. Leyraud, vous dites : "Quant au débat de fond sur l'avortement, mettre un enfant au monde et l'élever dans des conditions qui lui permettent ensuite de dire que la vie vaut la peine d'être vécue est suffisamment important pour qu'on n'accepte pas automatiquement de laisser un foetus se développer tout simplement parce qu'un ovule et un spermatozoïde se sont rencontrés, quelles que soient les motivations des parents. "

      Avec un critère comme celui-là, il vaudrait mieux ne laisser personne venir au monde... Parce que la souffrance est peut-être plus importante que les moments de joie, dans la plupart des vies humaines. Le fondement de la spiritualité bouddhiste ne repose-t-il pas sur le constat que les hommes souffrent et sont malheureux?

  • Gérard Brunelle - Inscrit 26 janvier 2013 09 h 29

    Droit?

    Parmi les principes oubliés ou mis de côté parqu'embarrasseant, il y a celui selon lequel personne n'a le droit de vie ou de mort sur quelqu'un. C'était vrai quand fut aboli l'esclavage. N'est-ce pas vrai quand il s'agit d'un enfant à naître? Cessons de nous raconter de histoires en recouvrant l'évidence d'un vocabulaire qui nous autorise à fuire ce qui nous embarrasse.
    G. Brunelle, Ottawa.

    • Isabelle Gélinas - Inscrite 26 janvier 2013 14 h 57

      Forcer une femme à poursuivre une grossesse non désirée est la condamner à utiliser son corps comme incubateur, à se meurtrir, et à souffrir. Cela aussi a été aboli avec l'esclavage.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 27 janvier 2013 07 h 26

      Un esclave existait. Un foetus n'a pas d'existence légale, civile, ni médicale, c'est un être à venir; il n'a pas non plus d'existence propre puisqu'il ne peut exister par lui même sans de graves séquelles, avant 26 semaines sans doute.

      D'où les termes je suis né-e, naissance etc. Donc, ce dont vous parlez n'est pas quelqu'un, il n'a pas de nom, de voix et ne voit rien non plus, et on ne sait pas à quoi il ressemblera: on pourrait dire que c'est un espoir et des fois... un désespoir.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 26 janvier 2013 10 h 29

    Que choisir ?

    « On nous montrait des calculs coûts-bénéfices indiquant que c’est moins cher pour la société de mettre un programme de dépistage en place que de faire naître des enfants qui seront une charge pour l’État. Ça, c’est drôlement Hitler ! » (Anik Larose, AQIS)

    « Les statistiques sur les naissances trisomiques depuis l’offre universelle du test ne sont pas compilées. En France, où le dépistage systématique a été instauré, 92 % des cas sont détectés et 96 % d’entre eux se terminent par un avortement. » (Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir)

    Il y a quelques déjà, au Musée de la civilisation de Québec, se tenait un panel sur le Dépistage de la « Trisomie 21 » que le MSSS s’apprêtait à mettre en place ; un panel qui a été conjointement piloté par l’Association pour l’Intégration Sociale, région Québec (AIS-rQ).

    De ce panel, composé de représentantEs de diverses instances (monde médical, éthique, universitaire, collégial, communautaire … .), figurait un enfant de Duplessis-Léger (Décret 1198-2006)* qui avait, avec une certaine difficulté (quelques envolées ou bouffées émotionnelles inhabiles), abordé la question dudit dépistage.

    De cette question, cette personne a dit, de mémoire, deux-trois choses comme important :

    Primo : qu’il existait un « dépistage social » de l’enfance illégitime (hors-mariage, inceste, viol, autres) qui, faute d’interruption volontaire de grossesse autorisée par le législateur, était cachée (ou : avortée) de la Communauté ;

    Secundo : que si cette enfance, non désirée, avait été conçue au lendemain de cette période duplessiste-légeriste, elle aurait été, majoritairement, avortée et ;

    Tertio : qu’il appartient à la communauté québécoise de se responsabiliser, et ce, en évitant de revenir sur des questions d’eugénisme socio-médical-éthique ; des questions embarrassant le tissus social en matières d’identité collective, de reconnaissance de peuple, et de diversité populationnelle.

    Qu’ajouter ?

    Pro-vie ? Pro-choix ? ou Pro-diversité

  • Elfriede - Abonnée 26 janvier 2013 11 h 08

    Madame Buzzetti

    Madame votre article sur l'avortement me conduit vers une serieuse reflexion. j.t.