L’avortement, un accès à géométrie variable d’un océan à l’autre

Distribution de bracelets «L’avortement tue une vie humaine» lors d’une manifestation pro-vie qui se tient chaque année en mai, sur la colline parlementaire, à Ottawa.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick Distribution de bracelets «L’avortement tue une vie humaine» lors d’une manifestation pro-vie qui se tient chaque année en mai, sur la colline parlementaire, à Ottawa.

Dans le Québec d’il y a 25 ans, avant même la décriminalisation de l’avortement, l’accès à une interruption de grossesse était plus aisé qu’il ne l’est encore aujourd’hui dans l’Île-du-Prince-Édouard, où aucun avortement autorisé n’est encore pratiqué. Incroyable, mais vrai.

« Chez nous, les femmes sont lésées à plusieurs égards : elles manquent d’information, elles manquent de services, elles ne peuvent pas parler. Le résultat ? Elles finissent très souvent par se blesser en s’infligeant elles-mêmes un avortement. »


Colleen MacQuarrie, professeure de psychologie à l’University of Prince Edouard Island, est renversée par les conclusions de sa toute récente étude sur l’impact chez les femmes de la fermeture complète des autorités de la province en matière d’avortement et de libre choix. Il est toujours impossible pour les femmes de se faire avorter dans l’IPE ; elles doivent se rendre à Halifax ou à Fredericton, ce qui multiplie les entraves.


« En 1988, au moment de l’arrêt Morgentaler, les femmes d’ici étaient certaines qu’elles allaient enfin récupérer leur droit », poursuit Mme MacQuarrie, qui vient tout juste de dévoiler les résultats d’une étude faite à partir de témoignages de femmes parlant du sujet, souvent pour la première fois. « Mais non ! Le mouvement de résistance est très fort, il est présent non seulement dans les sphères du pouvoir, mais aussi dans la communauté médicale. Comme les femmes n’ont nulle part où aller, elles finissent souvent par essayer de se faire avorter elles-mêmes, ce qui peut avoir des conséquences désastreuses. »


Le phénomène n’est pas quantifié, mais il rappelle une autre époque où l’avortement criminalisé était lourd de conséquences : comme le rappelle la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN), en 1966, le Bureau fédéral de la statistique comptabilisait plus de 45 000 admissions dues aux complications survenues à la suite d’un avortement. Il s’agit alors de la première cause d’hospitalisation des femmes au pays.

 

De l’IPE au Québec


Au Québec, cette époque noire du secret et de la clandestinité est bel et bien révolue. « Je ne dirais pas que l’accès à l’avortement est facile, parce que cela suppose une légèreté qui ne va pas de pair avec cette décision, mais disons qu’il est simple, c’est vrai », note Anne-Marie Messier, directrice du Centre de santé des femmes de Montréal et membre du conseil d’administration de la FQPN.


C’est d’ailleurs ici que se trouvent le plus grand nombre de points de services d’avortement : une quarantaine d’établissements publics (dont les centres hospitaliers et les CLSC), trois centres de santé des femmes et quelques cliniques privées, essentiellement à Montréal.


Les disparités régionales existent toutefois, ne serait-ce qu’en raison de la disponibilité des médecins, des distances à parcourir, et parfois, aussi, des délais d’attente. « À Montréal, les délais d’attente varient entre 10 jours et deux semaines », dit Mme Messier. Un laps de temps parfois indispensable, car un avortement ne peut être pratiqué avant 5,5 semaines de gestation. Mais ailleurs, les femmes doivent parfois attendre jusqu’à cinq semaines.


L’aspect financier constitue aussi un facteur d’accessibilité. Le Nouveau-Brunswick rembourse la procédure seulement si elle est approuvée par un comité de deux médecins et réalisée par un obstétricien-gynécologue. Même le Québec a connu en cette matière quelques errements, puisque c’est par un jugement de la Cour supérieure de 2006, à la suite d’un recours collectif, que la gratuité pour toutes et partout (même en clinique privée) fut instaurée.


Il y a 30 ans, en plein Bas-Saint-Laurent, Lyse Cloutier a exercé son choix de poursuivre ou non une grossesse. Elle avait la jeune vingtaine. C’était l’époque des comités thérapeutiques par lesquels les femmes devaient cheminer avant d’avoir l’autorisation de se faire avorter. « Je me rappelle le côté infantilisant et moralisateur, raconte-t-elle. On voulait me faire faire une thérapie, et moi, je n’en avais pas besoin. Je voulais un avortement, c’était clair. Mais on aurait dit que ma décision n’était pas suffisante. »


À l’époque, c’était la loi du silence. « J’ai été chanceuse parce que je vivais à Rimouski et que le centre hospitalier pratiquait des avortements. Ça s’est fait vite. »


Centres d’aide à la grossesse anti-choix


Aujourd’hui encore, dans la région, seul le centre hospitalier régional de Rimouski pratique des avortements. Les distances à parcourir comptent d’ailleurs comme l’un des « obstacles » listés par la FQPN dans un état des lieux publié en 2010 (Le point sur les services d’avortement au Québec). Les failles dans l’organisation des services comptent aussi l’incapacité de plusieurs CLSC et centres hospitaliers à bien informer les femmes, le recours trop fréquent à des boîtes vocales pour un sujet aussi sensible, les difficultés à recruter les médecins, les délais d’attente parfois trop longs, le manque d’accès à la contraception, de même que cette grande absente qu’est devenue l’éducation à la sexualité dans nos écoles.


« Malgré ces obstacles, le Québec demeure la province canadienne où l’avortement est le plus accessible », note la FQPN sitôt ces constats établis.


Une nouvelle réalité est scrutée à la loupe par une équipe de chercheurs de l’École de travail social de l’UQAM : celle de ces centres d’aide à la grossesse qui, sous couvert de soutien à des femmes enceintes en quête d’information, militent de manière sournoise contre le libre-choix. C’est une entrave nouveau genre à l’accessibilité.


« Ces centres jouent sur la culpabilité des femmes, utilisent un vocabulaire associé au meurtre, une terminologie de type criminel, répandent de fausses informations sur les risques médicaux de l’avortement », avance Véronique Pronovost, chercheuse en science politique qui travaille sur le projet. Une trentaine de ces centres existeraient au Québec, et la FQPN rêve d’une certification pro-choix qui permettrait d’éviter les équivoques.


« Nous ne disons pas que ces centres sont inutiles, ajoute Anne-Marie Messier. Parfois, ils offrent de précieux renseignements. Mais ils jouent souvent de manière volontaire sur la confusion et profitent de la vulnérabilité des femmes pour les influencer, pas les informer. »

1 commentaire
  • Gabriel Bruneau-Langlois - Inscrit 29 janvier 2013 09 h 25

    Ô Canada!

    Le titre en dit assez.