Theresa Spence passe le flambeau

La chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, a participé brièvement jeudi à une célébration pour souligner la fin de son jeûne, après avoir obtenu son congé de l’hôpital où elle avait passé la nuit.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick La chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, a participé brièvement jeudi à une célébration pour souligner la fin de son jeûne, après avoir obtenu son congé de l’hôpital où elle avait passé la nuit.

La chef d’Attawapiskat a peut-être mis fin à son jeûne, mais ses supporteurs ont fait front commun jeudi en promettant de mener sa lutte jusqu’au bout. D’autant qu’avec l’action politique, la mobilisation populaire suscitée par la campagne de Theresa Spence et le mouvement Idle No More, le gouvernement fédéral ne pourra pas oublier leurs demandes de sitôt, ont prévenu chefs autochtones et politiciens.


« La lutte ne se termine pas parce que la grève de la faim se termine. La lutte continue. Nous avons mobilisé la nation », a martelé le porte-parole de Theresa Spence, Danny Metatawabin, alors que la chef était toujours à l’hôpital, sur l’ordre d’un médecin.


Ce n’est qu’en après-midi que la chef d’Attawapiskat a fait irruption dans un hôtel d’Ottawa, où une cérémonie avait été organisée pour honorer ses efforts pour faire avancer la cause des Premières Nations. Au terme de six semaines de jeûne, lors desquelles elle ne buvait que des tisanes médicinales et du bouillon de poisson, elle a finalement accepté de rentrer chez elle jeudi. Les partis néodémocrate et libéral de même que l’Association des Premières Nations (APN) ont en effet repris à leur compte ses revendications et promis de les défendre auprès du gouvernement de Stephen Harper.


« Alors voilà, chefs, c’est à vous de prendre le relais. Et je serai dans l’assistance, par moments, alors je vais vous regarder », a lancé la chef Spence à quelques dizaines de supporteurs qui l’ont applaudie au son des tambours. À peine sortie de l’hôpital, où elle avait passé la nuit sous intraveineuse, elle a en outre exhorté ses collègues à rester unis, « peu importent les épreuves qu’on devra traverser, peu importe ce que le gouvernement tentera de faire pour nous diviser ».


«On ne s’en va nulle part»


Sa campagne aura pris fin un an jour pour jour après le sommet qui réunissait des chefs autochtones, le premier ministre Harper et le gouverneur général, et qui promettait un renouveau des liens avec la Couronne. Or, depuis plusieurs semaines, les Premières Nations ont manifesté leur impatience de voir de réels changements.


« On ne s’en va nulle part, et nous n’irons jamais nulle part », a argué Raymond Robinson, de Cross Lake au Manitoba, qui jeûnait aux côtés de la chef Spence depuis la mi-décembre. « Nous voulons la place qui nous revient ici au Canada, nous aussi », a renchéri M. Metatawabin.


Des propos qui ont attristé Romeo Saganash, ancien leader cri devenu député néodémocrate, car c’est un discours qui ne devrait plus avoir lieu d’être au Canada. « Depuis 30 ans, je me bats pour les questions soulevées dans cette déclaration d’engagements. Et mon espoir aujourd’hui, c’est que je ne revienne pas en 2043 le répéter à nouveau. Trente ans, c’est quasiment une vie à se battre », a-t-il déploré.


Ce plan d’action, c’est la déclaration qu’ont adoptée jeudi l’APN, l’Association des femmes autochtones du Canada (AFAC) et les partis d’opposition. Puisque nul ne savait quand la chef Spence recevrait son congé de l’hôpital, l’horaire de la cérémonie de signature du document a été chamboulé et les députés néodémocrates et libéraux n’y ont pas apposé leur paraphe. Mais ils promettent de poursuivre la lutte de Mme Spence au Parlement. Dès lundi, M. Saganash déposera un projet de loi pour faire respecter les droits des Premières Nations.


La déclaration prévoit notamment de réclamer une nouvelle rencontre avec M. Harper, le gouverneur général et les provinces, et de répondre aux pénuries de logements, au manque d’écoles, au souhait des chefs de tirer profit des ressources naturelles de même que d’être consultés sur les lois qui touchent leurs droits.


« Il y a beaucoup de travail à faire, cela ne fait pas de doute. […] Mais le travail doit vraiment commencer maintenant, parce que le statu quo est inacceptable », a prévenu Perry Bellegarde, chef régional de la Saskatchewan.


Si le document reprend certaines demandes rejetées par Ottawa à l’issue de la rencontre avec M. Harper le 11 janvier, le chef libéral nie que ce document soit vain et fait avoir que celui-ci témoigne de la « volonté politique » de l’opposition de parvenir enfin à une réconciliation, une « tâche inachevée dans ce pays ». « C’est une évaluation absolument réaliste des étapes qui doivent être prises de notre vivant, si nous voulons parvenir à cette réconciliation », a soutenu Bob Rae. Tout ce qu’il faut, c’est une volonté politique du gouvernement, ont insisté MM. Saganash et Bellegarde.


La chef Spence a beau avoir plié bagage, tous ont soutenu qu’elle n’avait pas en vain jeûné toutes ses semaines. « La communauté internationale nous regarde, nous écoute, et regarde le gouvernement fédéral. C’est quelque chose ! », a souligné Michèle Audette, de l’AFAC. Le chef pancanadien de l’APN a aussi salué ses efforts, qui ont contribué à tout un soulèvement. « Il y a un élan et une mobilisation sans précédent de nos peuples », a prévenu Shawn Atleo.


Plusieurs leaders politiques et autochtones appelaient la chef Spence à cesser son jeûne, notamment dans sa propre collectivité. Certains membres d’Attawapiskat commençaient à en avoir assez de la voir mener sa lutte politique à des centaines de kilomètres de chez eux plutôt que de faire son travail de chef élue.


Le gouvernement conservateur n’a pas voulu commenter la fin du jeûne de Mme Spence ni la déclaration appuyée par l’opposition. « Nous continuons de travailler avec les chefs autochtones qui choisissent de travailler avec le gouvernement du Canada pour améliorer leurs conditions de vie et créer des emplois dans leurs communautés », a réagi le ministre des Affaires autochtones, John Duncan, par la voix d’un porte-parole.

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