Haïti: pour voir au-delà des déchets

Assis sur le toit d’une maison endommagée par le séisme de 2010, des jeunes garçons contemplent le camp Jean-Marie-Vincent, à Port-au-Prince, où ils résident toujours, trois ans après le drame.
Photo: Dieu Nalio Chery Associated Press Assis sur le toit d’une maison endommagée par le séisme de 2010, des jeunes garçons contemplent le camp Jean-Marie-Vincent, à Port-au-Prince, où ils résident toujours, trois ans après le drame.

Trois ans (jour pour jour ce samedi) après le tremblement de terre qui a dévasté le pays, la reconstruction d’Haïti se fait toujours à pas lents. Près de 360 000 personnes vivent encore dans des tentes. Ni eau, ni électricité, la vie en mode survie depuis plus de 1000 jours. Mais tout n’est pas noir, soutient Michaëlle Jean, qui note plusieurs progrès tangibles. Il est toutefois grand temps que les donateurs cessent de contourner l’État haïtien et commencent à travailler avec lui, dit l’envoyée spéciale de l’UNESCO.

On le sait : Julian Fantino n’a pas aimé son séjour en Haïti. Trop de déchets partout au goût du ministre de la Coopération internationale. Trop de gens qui ne travaillent pas et qui pourraient « se prendre en main » et passer le balai, a-t-il dit. Financement des nouveaux projets gelé, réexamen en profondeur de l’aide canadienne en Haïti, les propos et les décisions de M. Fantino ont soulevé bien de la poussière.

« Attristée » par l’attitude du ministre conservateur, une haute fonctionnaire du Programme des Nations unies a poliment suggéré cette semaine que certains éléments contextuels avaient peut-être échappé à M. Fantino lors de son premier voyage dans un pays qui a subi il y a trois ans une des pires catastrophes naturelles de l’histoire : de 200 000 à 250 000 morts, près d’un million et demi de personnes déplacées.


Quiconque débarque à Port-au-Prince sera de fait frappé par le problème bien réel de la gestion des déchets. La capitale haïtienne a parfois des airs de dépotoir à ciel ouvert. Dans les bouches d’égout non couvertes, les immondices s’accumulent et bloquent l’écoulement des eaux. Des employés plongent alors littéralement dans cet enfer d’ordures pour sortir les déchets à la main. Et bien souvent ceux-ci retourneront dans les égouts à la première pluie.


Choquant ? Oui. Ça et l’immense pauvreté, le manque d’infrastructures, mille détails qui sautent aux yeux. Mais voilà le défi évoqué par le fonctionnaire de l’ONU : cesser de porter des jugements de visu sans tenter de comprendre le contexte.


« Il faut arrêter d’être simpliste, s’énerve aussi Michaëlle Jean au bout du fil. Haïti n’est pas un cas simple ! Il ne faut pas croire à la baguette magique. Ce n’est pas en donnant un balai à chaque écolier » qu’on va régler une situation nettement plus complexe, pense l’ancienne gouverneure générale, qui depuis 2010 est la représentante de l’UNESCO pour son pays natal.


« Parlons-en, de la gestion des déchets, lance-t-elle. Quand on va en Inde ou au Brésil, on est aussi frappés par le problème. Haïti ne fait pas exception. Et c’est vrai que la dignité est souvent mise à l’épreuve en Haïti. Il y a des habitudes à changer, d’accord. Mais je me dis justement qu’un pays comme le Canada pourrait se dire : O.K., on va mieux cibler nos interventions et on va accompagner Haïti dans ce problème urgent qui peut nuire à la volonté d’attirer des investisseurs et des touristes. Plutôt que de s’épivarder sur trop de sujets, travaillons celui-ci, fixons des objectifs et faisons-le avec l’État haïtien. »


Pour le moment, la réaction ministérielle canadienne a plutôt été de conclure que rien n’avance en Haïti et que le milliard investi en aide par le Canada depuis 2006 n’a pas donné les résultats escomptés. « Entre les lignes d’une déclaration politique comme ça, lorsqu’on dit qu’on va geler l’aide, je crois que ça veut dire qu’on va prendre le temps de réfléchir à la façon de faire », analyse Mme Jean.

 

Aide mal ciblée


Ce qui n’est pas mauvais en soi : elle-même se montre très critique envers la manière dont l’aide internationale s’est matérialisée en Haïti. Le New York Times le rappelait la semaine dernière : des tonnes d’argent ont été dépensées pour le court terme (du matériel d’urgence, par exemple), laissant l’aide de long terme - le coeur de la reconstruction - en souffrance. Sur une aide totale de quelque 7,5 milliards de dollars, à peine 215 millions ont été réservés pour la construction de maisons, selon le Times.


Travail en silo des organisations non gouvernementales (ONG), refus d’inclure les Haïtiens dans la planification et l’exécution des projets, entêtement des ONG à choisir des priorités qui n’aident pas nécessairement la remise sur pied du pays : le grand quotidien américain porte un jugement sévère, que Michaëlle Jean corrobore en partie.


« De voir que moins de 1 % des décaissements sont allés vers le gouvernement et les ONG haïtiennes, ça veut dire que la perspective haïtienne a encore une fois été banalisée et marginalisée, déplore-t-elle. Beaucoup de pays continuent à agir de façon fragmentée sur quantité de petits projets à droite et à gauche, des projets qui font la part belle aux ONG internationales. Or Hillary Clinton le disait : il faut cesser de travailler autour du gouvernement haïtien et commencer à travailler avec lui. »


La réflexion que mène le gouvernement Harper sur le futur de son aide à Haïti doit tenir compte de cette nécessité, ajoute Michaëlle Jean. « Au lieu de blâmer le gouvernement haïtien en disant qu’il est faible, accompagnons-le dans son plan [de reconstruction]. Si on ne l’accompagne pas, c’est évident que l’État va demeurer faible. Alors, un temps d’arrêt, oui, mais si c’est pour rajuster notre tir et trouver la façon la plus efficace d’accompagner les Haïtiens là où ils veulent aller. »

 

Des progrès


Cela dit et dénoncé, Michaëlle Jean voit plusieurs motifs à encouragement en ce jour de troisième anniversaire du « goudou goudou ». « Il y a une stratégie en marche pour attirer des investissements. On a vu la construction d’un parc industriel, l’ouverture d’un nouveau campus d’université où on va former des administrateurs, des scientifiques, des professionnels pour travailler dans les secteurs clés de la reconstruction. »


Surtout, elle mise beaucoup sur le projet de développement touristique pour « bâtir une économie globale haïtienne ». Air Transat a officialisé cette semaine son intention d’offrir un premier forfait vacances en Haïti. Michaëlle Jean se dit certaine qu’il y a une niche pour des « voyageurs qui veulent un tourisme de contenu ».


Directeur général de la Coalition humanitaire qui regroupe cinq ONG canadiennes (dont Oxfam et Care), Nicolas Moyer estime lui aussi que la situation s’améliore peu à peu. Il cite la diminution du nombre de débris, les statistiques montrant que la population dans les camps a diminué de 77 %, la récente étude indiquant que 77 % des enfants de 6 à 11 ans fréquentent l’école primaire (c’était 50 % en 2005) et que la malnutrition aiguë a été réduite de moitié chez les enfants de moins de cinq ans. « Il reste beaucoup de choses à faire, mais les progrès sont réels », dit-il.


Dans le contexte, M. Moyer nomme deux grands défis à relever : « maintenir le financement pour la phase de développement qui s’amorce » - l’urgence étant moins forte, l’afflux de donations s’est tari - et améliorer la coordination entre les différents acteurs.


« Il y a eu du progrès dans la collaboration avec le gouvernement, dit M. Moyer. On sent un meilleur leadership. Mais ce n’est pas encore au niveau souhaité, il manque notamment encore un plan détaillé de reconstruction. Le défi pour les ONG est donc de s’assurer que le travail se fasse rapidement et qu’on appuie en même temps les instances gouvernementales. Parce qu’à long terme, ce sont elles qui donneront les services à leurs citoyens. »

 

Sus à la dépendance


Le gouvernement défend pour sa part son intervention. Dans une lettre ouverte envoyée au Devoir, le premier ministre haïtien, Laurent Lamothe, reprend au bond la question soulevée par Julian Fantino. « Pourquoi continuer d’aider Haïti ? L’argent a-t-il vraiment aidé le pays, alors qu’il semble y avoir encore tant de problèmes ? » Oui, répond évidemment M. Lamothe.


« Haïti est en bien meilleure posture aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 20 mois [date de l’entrée en fonction du président Michel Martelly] », soutient le premier ministre en citant les avancements de la reconstruction. Mais si l’aide est certainement utile, rien ne serait plus avantageux pour Haïti que de sortir de la dépendance, ajoute-t-il.


« Nous préférerions ne pas être dépendants de votre bonne volonté. Ce que nous aimerions vraiment, c’est que le secteur privé investisse en Haïti pour créer des emplois, générer des revenus à travers les taxes qui aideront le gouvernement à se tenir debout. Ce que nous préférerions, c’est que vous veniez passer vos vacances en Haïti pour appuyer l’industrie touristique. Vous êtes les bienvenus », écrit M. Lamothe.


À condition, bien sûr, d’être capables de voir plus loin que les amas de déchets de Port-au-Prince.

4 commentaires
  • Fernand Lachaine - Inscrit 12 janvier 2013 17 h 01

    Aide à deux vitesses.

    À voir les milliards de dollars qui sont investis pour venir en aide aux sinistrés de la côte est américaine en comparaison à l'aide apporté à Haiti après le tremblement de terre qui a fait 250,000 morts il y a 3 ans, nous avons le droit de nous poser des questions sur les niveaux d'urgence apportés.
    Il semblerait que si vous êtes pauvre comme le peuple haitien, le secours vient moins rapidement. Donc ferions-nous face à de l'aide à deux vitesses?
    Cette situation crée un vrai malaise chez les personnes qui pensent que la valeur d'un être humain ne se mesure pas en terme de dollars disponibles.
    D'ailleurs la position du gouvernement du Canada envers Haiti ressemble de beaucoup à sa position envers les Autochtones.
    C'est l'économie qui compte.

  • Vivien Garant - Abonné 13 janvier 2013 09 h 47

    Poudre aux yeux humanitaire

    Notre gouvernement se pète les bretelles avec son aide humanitaire à Haïti alors que la majorité des fonds sont dépensés au Canada; de plus, à Haïti, on embauche prioritairement des canadiens. En dernier recours, on embauche des Haïtiens à 5 $ par jour soit le cinquième du salaire horaire d'un ouvrier québecois qui a construit les maisons qu'on leur fournit. Pour finir, on n'implique aucunement le gouvernement local et on se plaint qu'il ne se développe pas. Dans ce contexte, j'apprécierais une plus grande honnêteté intellectuelle de la part de notre Ministre et du gouvernement qu'il représente.
    Référence: M. Frédéric Boisrond, http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201301

  • Frédéric Jeanbart - Inscrit 13 janvier 2013 10 h 12

    Une autre démonstartion

    Le NY Times, cité dans l'article, mentionne: « Travail en silo des organisations non gouvernementales (ONG), refus d’inclure les Haïtiens dans la planification et l’exécution des projets, entêtement des ONG à choisir des priorités qui n’aident pas nécessairement la remise sur pied du pays»

    Le travail de ces ONG privées (on dit "internationales" car elles ne viennent pas d'Haïti, mais elles sont majoritairement privées), montre encore combien la privatisation des servcices impactant directement sur le "public" puisse mener à de telles dérives : loin de moi l'idée de prétendre qu'invariablement "privé = déviance", j'en souligne seulement le fort potentiel de déviance en ces circonstances. Car tout est circonstanciel dans la vie, et vouloir faire du privé une panacée à tous les maux relève du religieux à défaut de fanfaronnade insidieuse.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 15 janvier 2013 07 h 36

      Le truc avec l'aide c'est que si tu finis la job, t'as plus de revenu qui rentre.