Point chaud - Autochtones: 4000 pages de solutions


	Une affiche du mouvement Idle No More, placée sur l’île Victoria, à Ottawa, devant la Colline parlementaire, là où la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, pousuit une grève de la faim.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Une affiche du mouvement Idle No More, placée sur l’île Victoria, à Ottawa, devant la Colline parlementaire, là où la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, pousuit une grève de la faim.

Québec – Seize ans après la Commission royale sur les peuples autochtones, il a fallu une grève de la faim pour qu’on rappelle ses enjeux. Mais le coprésident de la Commission, René Dussault, est optimiste. Les solutions sont là, dit-il.

« Le Canada est encore le pays qui dépense le plus par habitant pour les autochtones. Mais on le fait en fonction des crises, sans direction. C’est le plan qui manque ! », a-t-il résumé lors d’une rencontre au cabinet d’avocats Heenan Blaikie de Québec.

Le juge Dussault a consacré cinq ans de sa vie à faire le point sur la question autochtone au Canada. La Commission royale a coûté des millions aux contribuables. Le rapport de 4000 pages qu’il a cosigné avec George Erasmus a déjà 16 ans, mais n’a jamais été appliqué. Sur le fond, il n’en changerait pas une ligne.

Le rapport proposait un plan sur 20 ans pour réduire les inégalités auxquelles se butent les autochtones. Il suggérait notamment de miser sur l’éducation et de créer un troisième ordre de gouvernement fondé sur les nations autochtones. Les commissaires plaidaient l’urgence.

« Avec la jeunesse autochtone, on ne peut pas se permettre de perdre encore deux générations qui vont s’en aller sur l’aide sociale. On se prive de forces vives », plaide le juge.

Que doit-on conclure de la grève de la faim de la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, du mouvement Idle No More (« Finie l’apathie »), des barrages ? « Ça permet de constater que la situation reste à régler. »
 
Mais qu’en est-il de la responsabilité des chefs autochtones dans la misère des populations ? Dans le dossier d’Attawapiskat, le gouvernement de Stephen Harper a mis en cause la gestion des dizaines de millions consentis à la communauté crie. Depuis, le manque d’imputabilité des chefs autochtones a été pointé du doigt par plusieurs.
 
De l’importance du pouvoir de taxation

« C’est une énorme question », rétorque René Dussault. Mais pour lui, le véritable enjeu est ailleurs. « On peut améliorer [la gestion], donner plus de transparence », dit-il. Mais cela pose aussi la question de l’autonomie. « Quand l’argent vient d’en haut et non pas de la taxation, l’imputabilité des bandes autochtones est vis-à-vis d’Ottawa. Le contrôle n’est pas social. C’est pour ça que dans le rapport, on recommandait de leur donner le pouvoir de taxation. Pour leur donner une imputabilité », dit-il. « Si tu n’as pas à répondre à ta population de l’argent que tu dépenses, ça crée un problème. »

Pendant les travaux de la Commission, le juge Dussault avait eu l’occasion de se rendre à Attawapiskat. Il avait alors été saisi du contraste entre cette communauté et la réalité des Cris de l’autre côté de la baie James, au Québec. « Tu déboulais un escalier… C’était tellement différent en termes de développement. [...] On voit l’impact de la Convention de la baie James au Québec. Ça a permis la Paix des Braves et l’entente sur la gouvernance. On construit quelque chose là… Dans le temps de Grande-Baleine [le projet hydroélectrique en 1990], les Cris étaient devant les tribunaux et c’était la guerre de tranchées. Aujourd’hui, je pense qu’ils veulent vraiment être partenaires. »

René Dussault n’a jamais cessé de s’intéresser au dossier autochtone depuis la Commission. Mais il connaît particulièrement bien le dossier cri parce qu’il a rédigé l’entente de principe de 2011 entre la nation et le gouvernement du Québec.

Le rôle moteur des ressources naturelles

D’ailleurs, ce qui se passe avec les Cris lui donne de l’espoir pour l’ensemble des autochtones. « Tout est loin d’être noir. Il y a un développement économique quand même à cause de l’intérêt pour les ressources naturelles. »
 
Le développement du Nord et les mines seraient de formidables outils de développement pour les autochtones. « Le fait que diverses sociétés minières ou forestières développent des ententes avec les communautés concernées par les répercussions, c’est un bon progrès. Il n’est plus question de faire comme en 1975 lors de la Convention, de donner des montants forfaitaires et de s’occuper du développement. Les redevances sur les ressources qui vont aux autochtones, c’est devenu un incontournable. »

Et ce, en partie grâce à la Cour suprême, qui, depuis une dizaine d’années, a imposé dans ses décisions « l’obligation de consulter » les autochtones avant de développer les ressources.

M. Dussault précise toutefois que les réussites des Cris ne découlent pas seulement des ressources et des barrages. « Leur gros avantage, c’est qu’ils se sont regroupés », dit-il. « Il y a dix communautés qui sont ensemble, une administration régionale crie. […] C’est comme ça qu’ils ont pris de l’avance. »

Mais avec ou sans ressources naturelles, la clé de la réussite des autochtones est l’éducation, répète-t-il. « Il faut travailler sur tous les blocages à l’éducation des jeunes, tous les freins. » Depuis 1996, il remarque qu’il y a davantage de jeunes autochtones avocats, ingénieurs, mais il en faut beaucoup plus, dit-il.

Autre point positif, la création de la Commission de réconciliation sur les pensionnats et les excuses faites par Stephen Harper aux victimes en 2008. Les blessures sont profondes, dit-il. D’ailleurs, les réticences de certains parents autochtones à faire étudier leurs enfants ne sont pas étrangères au traumatisme des pensionnats, à son avis.

« La relation de confiance, il n’y a pas de recette magique pour la faire renaître… Il y a des démonstrations à faire », avance-t-il. « C’est pour ça qu’on avait intitulé le rapport À l’aube d’un rapprochement ».

Lorsqu’on lui demande ce qui l’a le plus marqué durant les travaux de la Commission royale, il souligne qu’« il faut investir beaucoup personnellement pour créer une relation de confiance ». « Je me suis fait dire souvent : “ Montrez-moi une parcelle de votre âme. ” »

Loin du juge l’envie de se plaindre du sort du rapport. Selon lui, on n’a pas le choix d’être optimiste. De croire à la possibilité d’un changement. Pourquoi ? « Parce que l’inverse n’a pas de bon sens. »

À voir en vidéo