Harper invite les chefs des Premières Nations

Si elle s’est dite «absolument ravie» d’une rencontre prochaine avec le premier ministre, Theresa Spence poursuivra sa grève de la faim jusqu’à ce que la rencontre ait bel et bien lieu.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Si elle s’est dite «absolument ravie» d’une rencontre prochaine avec le premier ministre, Theresa Spence poursuivra sa grève de la faim jusqu’à ce que la rencontre ait bel et bien lieu.

Alors que le ton montait depuis des semaines et que les communautés autochtones du pays multipliaient les appels aux discussions, le premier ministre a annoncé vendredi qu’il rencontrerait les chefs des Premières Nations le 11 janvier. Les leaders autochtones ont toutefois accueilli la nouvelle avec un optimisme prudent, arguant qu’une seule rencontre ne suffirait pas à panser une relation qui est au point mort. Quant à la chef d’Attawapiskat, qui entamait le 25e jour de sa grève de la faim, elle a prévenu que sa lutte était loin d’être terminée.

Stephen Harper n’avait pas prononcé un mot depuis que la chef crie Theresa Spence a cessé de manger, le 11 décembre dernier, en réclamant une rencontre entre la Couronne et les Premières Nations pour discuter des droits conférés aux autochtones en vertu des traités et du piètre état économique des réserves du pays. La réponse est venue vendredi, lorsque le premier ministre a fait savoir par voie de communiqué qu’il ouvrirait sa porte aux chefs des Premières Nations le 11 janvier.


Mais malgré le mécontentement qui ne cesse de croître au sein des communautés autochtones, et dont témoignent la campagne de Mme Spence et le mouvement Idle No More, M. Harper affirme que la réunion s’inscrit simplement dans la continuité du sommet tenu en janvier 2012 à Ottawa.


« Nous avons fait des progrès, mais nous devons en faire davantage afin d’améliorer les perspectives des communautés des Premières Nations dans l’ensemble du Canada », a-t-il indiqué au sujet de la rencontre qu’il dit inscrite dans « cet esprit de dialogue permanent ».


Les discussions, auxquelles participera le ministre des Affaires autochtones John Duncan, porteront sur « les relations fondées sur les traités et les droits des peuples autochtones, ainsi que le développement économique », note le communiqué. « Ce sont des objectifs à long terme et nous voulons faire des progrès, car il y a un grand potentiel dans les Premières Nations et nous voulons voir la réalisation de ce potentiel », a ensuite expliqué M. Harper en point de presse à Oakville, en Ontario.


Interrogé à quatre reprises sur le mouvement Idle No More et la grève de la faim de la chef Spence, qui ont fait la manchette à plus d’une reprise ces dernières semaines, le premier ministre a soigneusement évité d’aborder la question. Seul commentaire au sujet des manifestations qui se succèdent : « Les gens ont le droit dans ce pays de manifester et d’exprimer leurs points de vue de façon pacifique, pourvu qu’ils respectent la loi », s’est contenté de déclarer M. Harper.


C’est l’Assemblée des Premières nations (APN) qui coordonnera la réunion avec le gouvernement et décidera qui elle invitera à la table de pourparlers. La chef d’Attawapiskat a dit qu’elle y serait. L’APN n’avait pas confirmé vendredi.


Les Premières Nations sceptiques


Si elle s’est dite « absolument ravie » d’une rencontre prochaine avec le premier ministre, Theresa Spence n’a pas pour autant promis qu’elle recommencerait à manger, elle qui avait prévenu qu’elle était prête à mourir pour son peuple. D’abord, elle poursuivra sa grève de la faim jusqu’à ce que la rencontre ait bel et bien lieu. Car trop souvent des promesses n’ont pas été tenues, a-t-elle indiqué. Ensuite, il faudra voir l’issue des pourparlers de la semaine prochaine. Aussi le porte-parole de la chef a-t-il averti qu’elle pourrait bien poursuivre sa grève de la faim si les résultats sont décevants. « Après, il faut qu’il y ait une série de rencontres, car ces enjeux ne peuvent pas être résolus en une ou deux rencontres », a plaidé Danny Metatawabin. Invitée à préciser ce qu’elle exigeait pour cesser sa campagne, Mme Spence s’est contentée de dire qu’elle en ferait état « quand le jour viendra ».


La chef de la réserve du nord de l’Ontario s’est adressée très brièvement aux médias, vendredi, paraissant visiblement affaiblie au terme de près d’un mois à ne boire que de l’eau et du bouillon de poisson. Elle a cependant affirmé que l’infirmière qui lui a rendu visite vendredi lui a indiqué que son « rythme cardiaque est fort ».


Mme Spence n’est pas la seule à se montrer sceptique quant aux résultats tangibles de la rencontre de la semaine prochaine. D’autres chefs n’ont pas non plus caché qu’ils avaient des réserves. Car l’an dernier, lors de ce sommet que M. Harper qualifie encore aujourd’hui d’« historique », les sujets de discussion avaient été « restrictifs » et la rencontre d’une journée, trop courte à leur goût. D’autant plus que deux mois plus tard, le budget ne reflétait pas les promesses faites par Ottawa, a déploré le grand chef adjoint de l’APN Alvin Fiddler.


« Ça ne prendra pas qu’une rencontre pour réparer la relation qui est brisée. Et nous allons continuer de forcer le premier ministre à tenir parole et d’exiger que cette rencontre - si elle a lieu - entame ce processus », a martelé M. Fiddler, en point de presse à peine quelques minutes après l’annonce d’Ottawa.


Le grand chef national de l’APN s’est quant à lui montré plus discret hier. Il n’a pas pris part à la conférence avec ses collègues, à Ottawa, et il a simplement réagi à l’annonce du premier ministre par voie de communiqué, saluant cette « prochaine étape importante et essentielle aux efforts que nous menons afin d’en venir à une relation profonde de nation à nation ». Shawn Atleo a aussi insisté sur le rôle que doit jouer le gouvernement fédéral. « Les Premières Nations sont prêtes et engagées quant au dur travail qui nous attend. Nous faisons cela depuis des décennies, et maintenant, c’est le temps du changement. Nous ne pouvons pas, et nous ne le permettrons pas, perdre une autre génération à cause des erreurs du passé ou en continuant avec un système brisé maintenu unilatéralement par un gouvernement », a-t-il avancé.


Jeudi, Shawn Atleo avait lancé une première invitation au premier ministre ainsi qu’au gouverneur général, afin que ceux-ci tiennent une rencontre avec ses collègues le 24 janvier. La chef Spence avait cependant rétorqué que sa santé ne tiendrait peut-être pas le coup jusque-là.


Les chefs autochtones voudraient que le gouverneur général participe aussi à la rencontre, puisqu’il « fait partie de l’équation, les traités ayant été signés avec la Couronne », a expliqué Stan Louttit, grand chef du conseil de Mushkegowuk, qui inclut Attawapiskat. Une porte-parole de David Johnston a répondu que Rideau Hall n’était pas en mesure pour l’instant de préciser s’il sera présent.

 

Idle No More ne dérougit pas


En marge des discussions au sommet, le mouvement Idle No More - qui se targue de représenter les revendications des simples membres des communautés - a promis une nouvelle série de manifestations, le 11 janvier, selon ce que rapportait le réseau de télévision autochtone APTN. Sur le réseau Twitter, une porte-parle du mouvement a immédiatement dénoncé que le sommet ne s’adresserait pas au mécontentement de la base. « Nous avons eu assez de rencontres secrètes entre l’APN et Harper », a déploré Pam Palmater, l’une des voix d’Idle No More et professeure à l’Université Ryerson de Toronto. En matinée, le groupe a en outre annoncé sur son site Internet qu’« Idle No More est là pour rester ».


Une opinion partagée par le néodémocrate Charlie Angus, dont la circonscription englobe la réserve d’Attawapiskat et qui était aux côtés des chefs autochtones en point de presse. « Je crois que personne au pays ne croit une minute que les jours où le premier ministre publie un communiqué de presse et se sauve par la porte arrière vont se poursuivre. Le mouvement à l’échelle du pays est bien plus grand que Theresa Spence. Il y a de la colère, de la frustration […] Nous avons atteint un moment décisif et il est temps de rétablir cette relation », a estimé le député.

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