Dernier droit

Le premier ministre Stephen Harper a finalement accepté de rencontrer les leaders autochtones vendredi prochain. Il s’est toutefois abstenu de mentionner la chef d’Attawapiskat, Theresa Spence, et la grève de la faim qu’elle poursuit depuis le 11 décembre dans le but avoué de provoquer un tel rendez-vous et la mise en branle d’un dialogue continu entre les Premières Nations et le gouvernement.


Le premier ministre n’a pas voulu donner l’impression de céder, mais on ne peut nier que la pression sur son gouvernement allait en augmentant. Cette grève de la faim, l’inquiétude qu’elle suscite et les revendications autochtones portées par le mouvement Idle No More ont alimenté la chronique toute la semaine. Et sur différents tons.


Le gouvernement a ses critiques, mais Spence a ses détracteurs. Les chroniqueurs et journalistes de Sun News fouillent le passé de Spence, sa situation financière et celle de son conjoint, et ils mettent en doute sa gestion. Le chroniqueur Lorne Gunter insiste fréquemment sur le fait qu’elle n’est pas en grève de la faim puisqu’elle consomme du bouillon. Selon lui, elle est simplement au régime.


Le Calgary Herald, lui, associe le geste de Spence à une menace de suicide à la fois malavisée et empreinte d’égoïsme. Bien des Canadiens sont mécontents de la dernière loi budgétaire omnibus, le C-45, mais personne n’a entrepris d’actions aussi extrêmes pour forcer le premier ministre à agir. Selon le quotidien, Spence se livre à un « chantage inexcusable » et « déraisonnable ». Elle a refusé toute rencontre avec le ministre des Affaires autochtones, à qui elle aurait pu exposer ses demandes et ainsi préparer le terrain pour un tête à tête avec le premier ministre, dit le Herald, ou encore paver la voie à un sommet centré sur l’amélioration des conditions de vie des autochtones et la modernisation des liens entre les Premières Nations et les Canadiens. Le Herald est catégorique, le premier ministre ne peut agir sous le coup de la menace.

 

Sur le fond


John Ivison, du National Post, craint que la possibilité de mener un débat rationnel sur la question nous glisse entre les doigts et s’évanouisse complètement si Spence venait à mourir. Cela l’inquiète, car il est persuadé que le Canada n’a pas connu, depuis la crise d’Oka, de relation aussi tendue avec les autochtones. Il croit que le mouvement Idle No More pourrait radicaliser toute une génération, aidé en partie par l’absence d’interlocuteur gouvernemental capable de démontrer qu’Ottawa n’est pas engagé dans un processus d’élimination des autochtones, comme certains l’ont prétendu. Ivison convient que le statu quo est invivable, mais note que les conservateurs n’ont pas sabré les fonds destinés aux autochtones. En revanche, ils ont toujours soutenu que les solutions n’étaient pas que financières. Et depuis l’abandon unilatéral de l’accord de Kelowna, ils ont adopté de nombreuses mesures législatives sans consulter les autochtones, nourrissant ainsi un malaise persistant. Idle No More a d’ailleurs ciblé les dernières lois budgétaires. Mais Ivison remarque que les accusations portées par bien des autochtones contre les conservateurs et les compagnies minières plaisent aux tenants de la rectitude politique. Même si elles sont souvent simplistes et font fi des nuances et de la réalité, elles alimentent le ressentiment, ce qui pourrait avoir de « tragiques conséquences », dit Ivison, puisque certains envisagent des actions de perturbation économique.


Michael Den Tandt, de Postmedia News, convient que Harper peut avoir de bonnes raisons de ne pas vouloir rencontrer Spence, mais aucune, dit-il, ne tient la route sur le plan politique. Selon Den Tandt, « les conservateurs se sont plantés en tombant dans leur propre piège et s’en sortir sera difficile. Mais ils n’ont pas le choix d’essayer ». Harper doit faire un pas, insiste Den Tandt, parce que cela pourrait durer longtemps ; or plus cela dure, plus la stature de Spence auprès des autochtones démunis grandit. « Au bout du compte, la plus grande faille dans l’armure de Harper est la misère sur les réserves, encouragée par la très raciste Loi sur les Indiens et le système même des réserves. […] Ces conditions de vie justifient à elles seules les manifestations pacifiques. » Harper doit agir et le plus vite sera le mieux. « La solution de rechange - laisser une femme mettre sa vie en danger et peut-être mourir pour préserver son propre orgueil politique - n’est pas envisageable. »


Daphne Bramham, du Vancouver Sun, croit elle aussi que plus cette affaire traîne et qu’Harper attend pour répondre à Spence, « plus le danger croît d’être face à des foules en colère ». « Le premier ministre a présenté l’extraction de pétrole et la construction de pipelines comme étant dans l’intérêt supérieur de la nation. C’est aussi le cas de la santé et du bien-être des premiers habitants du Canada. L’ignorer ne serait pas qu’au péril de Harper, mais du Canada entier », prédit-elle.


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Ceci était ma dernière revue hebdomadaire de la presse anglophone. Merci de votre fidélité pendant toutes ces années. J’espère vous retrouver encore chaque samedi, puisqu’à partir de la semaine prochaine, je signerai une chronique dans le cahier « Perspectives ».

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