Big Brother conservateur?

La commissaire fédérale à la protection de la vie privée, Jennifer Stoddart, estime légale la pratique du Parti conservateur de recueillir des renseignements au sujet des électeurs, mais néanmoins sujette à caution.
Photo: La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick La commissaire fédérale à la protection de la vie privée, Jennifer Stoddart, estime légale la pratique du Parti conservateur de recueillir des renseignements au sujet des électeurs, mais néanmoins sujette à caution.

L’envoi par Jason Kenney de courriels ciblés non sollicités à des électeurs gais «trouble» la commissaire fédérale à la protection de la vie privée… qui reconnaît toutefois être impuissante par rapport à une pratique qui laisse aussi songeur le Directeur général des élections.

 

« C’est une pratique troublante », a indiqué mardi la porte-parole de la commissaire Jennifer Stoddart. « Mais d’après les informations disponibles, nous n’avons pas compétence pour agir, car les partis politiques ne sont pas assujettis à la Loi sur la protection des renseignements personnels », dit-elle. Pratique légale, mais sujette à caution, donc.


Des médias du Canada anglais ont rapporté en début de semaine les doléances de plusieurs citoyens homosexuels étonnés et choqués d’avoir reçu un courriel de Jason Kenney envoyé le 21 septembre. Le ministre de l’Immigration vantait dans ce court texte « l’accent mis par le gouvernement conservateur sur la protection des gais et lesbiennes » sur la scène internationale. Le sujet du courriel était « Les réfugiés iraniens LGBT ».


À l’agence Postmedia, une des récipiendaires du courriel a indiqué n’avoir jamais communiqué avec le bureau de M. Kenney. Elle ignorait comment il avait obtenu son courriel, ou pourquoi M. Kenney connaissait son orientation sexuelle et jugeait pertinent de lui envoyer ce message ciblé. Des commentaires semblables ont été entendus ailleurs.


Or, il semble que tous ceux qui ont reçu le courriel avaient signé en 2011 une pétition en ligne en soutien à un artiste gai d’origine nicaraguayen qui voulait se réfugier au Canada. Selon toute vraisemblance, les adresses courriel des signataires ont été archivées et cataloguées par le bureau du ministre Kenney.


« Le courriel était une réponse envoyée à des individus qui avaient communiqué avec notre bureau à propos des réfugiés gais, affirmait mardi au Devoir l’attaché de presse de M. Kenney, Alexis Pavlich. C’est une pratique habituelle des députés de répondre à leur correspondance. » Des récipiendaires du message ont toutefois rétorqué que le message de M. Kenney est arrivé un an plus tard et sur un autre sujet.

 

Base de données


En apparence, la pratique du bureau de M. Kenney peut être associée à une stratégie peaufinée depuis plusieurs années par le Parti conservateur du Canada. Au moyen du logiciel Constituent Information Management System, les conservateurs ont mis sur pied une base de données extrêmement détaillée sur les électeurs canadiens.


Elle permet notamment de déterminer les enjeux précis auxquels s’intéressent les électeurs. Cela sert à confectionner des envois ciblés, par exemple auprès de la communauté juive. La pratique n’est pas exclusive, mais les autres partis ont du retard sur les conservateurs.


Le problème, c’est que les moyens utilisés pour confectionner ces bases de données demeurent nébuleux. Le Directeur général des élections se disait d’ailleurs préoccupé par cet enjeu la semaine dernière. « Nous savons que les partis amassent beaucoup d’information pour cibler leurs interventions envers certains groupes démographiques, indiquait Marc Mayrand à La Presse canadienne. Mais nous savons encore mal comment cette information est colligée ou combien de temps elle est conservée. »


Un rapport commandé par la commissaire à la protection de la vie privée du Canada et dévoilé en mars 2012 rappelait que les partis « consignent des renseignements au sujet des électeurs de diverses sources », notamment les prises de position publiques, les pétitions ou les sondages par téléphone.


Or, « les lois canadiennes sur la protection de la vie privée ne s’appliquent pas aux partis politiques », et la « collecte de renseignements demeure [largement] non réglementée ». Big Brother peut donc opérer en toute quiétude.


Les deux auteurs du rapport prévoyaient que puisque « les partis continuent de recueillir et de traiter des données personnelles, il est probable qu’il y aura d’autres incidents concernant des atteintes à la protection des données […] et des pratiques de marketing non sollicitées, et que les médias en feront état ». Conséquence ? « On continuera à exiger du Commissariat à la protection de la vie privée qu’il réagisse », même s’il n’en a pas les pouvoirs.


Le bureau de la commissaire se dit conscient du problème. « Les Canadiens sont préoccupés par la question d’être suivis en général et par les partis politiques, dit la porte-parole de Mme Stoddart. Mais il revient aux parlementaires de déterminer comment ces questions devraient être mieux traitées. »


Le Nouveau Parti démocratique pourrait déposer une plainte dans ce dossier : l’opposition officielle attend d’avoir plus d’informations avant d’agir.

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Des violations de la vie privée en ligne

Ottawa – Des sites Internet parmi les plus consultés au Canada divulgueraient des renseignements personnels de leurs utilisateurs de manière inappropriée à d’autres sites, comme ceux d’agences de publicité, a laissé entendre mardi la commissaire à la protection de la vie privée du Canada.

Ces renseignements personnels comprennent les noms, adresses électroniques et codes postaux des utilisateurs. Ces fuites d’informations se font apparemment sans le consentement de la personne et possiblement en violation de la loi canadienne sur la protection de la vie privée, a déclaré la commissaire Jennifer Stoddart.

Les chercheurs du Commissariat ont examiné 25 sites Internet parmi les plus populaires au Canada. De ce nombre, ils ont recensé d’importantes lacunes dans la protection des informations confidentielles sur six sites, alors que les pratiques de cinq autres soulevaient également certaines questions.

La commissaire Stoddart a refusé d’indiquer quels sites étaient fautifs. Elle a indiqué avoir écrit à 11 sociétés pour leur demander de justifier leurs pratiques et d’expliquer comment leurs manquements observés pourraient être corrigés.

8 commentaires
  • Richard Evoy - Abonné 26 septembre 2012 06 h 31

    Ca y est je suis fiché! (fichu?)

    Çà fait longtemps que je me doute que chacune des pétitions en ligne que j'ai signée me vaut d'être instantanément catalogué comme "opposant au régime"... Je m'en fout... Pire ...à vrai dire j'en suis fier. Quand on s'affirme face au pouvoir on s'assume... Si un jour la GRC vient cogner chez nous parce que selon une nouvelle loi le fait d'avoir un jour signé une pétition sympathique aux Palestiniens ou contre le pipeline Northern Gateway fera de moi un "sympathisant d'Al Qaïda" cela ne fera que confirmer ce que je sais déjà: notre démocratie n'est plus qu'une façade (note aux relecteurs robots: Ce commentaire en ligne pourra être retenu contre moi et je ne nierai pas l'avoir écrit.)

  • Micheline Gagnon - Inscrite 26 septembre 2012 06 h 46

    Le gouvernement du pire

    Sommes-nous réellement surpris? Ce qui m'inquiète le plus c'est que plus un gouvernement se situe à droite plus il se permet de comportements antidémocratiques. Notre société de plus en plus individualiste vote de plus en plus pour les «cadeaux électoraux» qui les touchent individuellement, sans tenir compte des intérêts collectifs, et notre gouvernement actuel a compris cela en allant chercher ses électeurs «individuellement, un par un, une promesse à la fois».

  • François Dugal - Inscrit 26 septembre 2012 07 h 53

    Enrichissons notre vocabulaire

    STASI:
    Service de renseignement intérieur de l'ex-RDA (Allemegne de l'est) qui, sous le régime communiste, avait compilé un dossier sur chaque citoyen à l'aide de délateurs placés à tous les niveaux de la société.

    • Pierre-Antoine Ferron - Inscrit 26 septembre 2012 08 h 50

      A peu près un tiers de la population participait activement à la récollection d'information sur son prochain. Presque tout le monde y passait.

  • André Fortin - Inscrit 26 septembre 2012 09 h 36

    Geste antidémocratique

    Le fait de créer ces listes par catégorie de citoyens fait peur! Le fait qu'un parti politique le fasse fait frémir! C'est de la propagande et c'est dangereux! Nous aurons besoin d'une autre loi pour contrôler un gouvernement qui veut restreindre la législation.

  • Serge Grenier - Inscrit 26 septembre 2012 10 h 08

    La loi du nombre

    On ne peut pas faire grand chose pour empêcher les politiciens de nous espionner, mais eux non plus ne peuvent pas faire grand chose pour nous empêcher de les espionner. Sauf qu'ils sont quelques milliers pour een espionner des dizaines de millions et nous sommes des dizaines de millions pour en espionner quelques milliers. Une simple question d'organisation et nous pouvons avoir le gros bout du bâton.