Fermeture de l’ambassade canadienne à Téhéran - Un retrait d’Iran toujours inexpliqué

Le monde musulman est en bulition depuis quelques jours, donnant une justisfication à Ottawa pour las fermeture de son ambassade.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le monde musulman est en bulition depuis quelques jours, donnant une justisfication à Ottawa pour las fermeture de son ambassade.

Ottawa – L’ambassade du Canada en Iran a fermé ses portes, sur ordre d’Ottawa il y a une semaine, sous prétexte, notamment, que la sécurité de ses diplomates y était désormais compromise. Or, quelques jours plus tard, c’est aux quatre coins du Moyen-Orient qu’ont éclaté des soulèvements, forçant le gouvernement fédéral à surveiller de près la sécurité de son corps diplomatique déployé partout dans la région. Du côté de l’Iran, après avoir accumulé les différends avec Téhéran, Ottawa a décidé de claquer la porte pour une multitude de raisons. Mais cette gifle diplomatique ne sera pas sans conséquence, tant pour le Canada que pour ses alliés.


L’annonce a causé la surprise : l’ambassade canadienne à Téhéran est fermée, les diplomates iraniens doivent quitter le Canada, et l’Iran sera ajouté par Ottawa à sa liste d’États soutenant le terrorisme, indiquait le gouvernement la fin de semaine dernière. Sept jours plus tard, le monde ignore encore ce qui a suscité cette décision inattendue d’Ottawa.


La liste de justificatifs était longue. Appui militaire du régime iranien à la Syrie, violation des droits de la personne en Iran, refus de renoncer à son programme d’enrichissement nucléaire et danger que cela pose pour Israël.


C’est surtout ces deux dernières raisons qui sont au coeur du geste posé par le gouvernement de Stephen Harper, qui s’est fait un ardent défenseur de l’État hébreu depuis son arrivée au pouvoir. Une « constance idéologique » du premier ministre depuis 2006 « qui est d’imposer une valeur nouvelle dans la politique étrangère canadienne, celle d’un appui indéfectible envers Israël. Et ce n’est pas négociable », analyse Charles-Philippe David, de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l’UQAM.


Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou n’a d’ailleurs pas tardé à saluer la rupture des liens diplomatiques entre Ottawa et Téhéran. Une décision « courageuse » et « morale », a-t-il soutenu.


Mais le gouvernement iranien a plutôt dénoncé une décision « hâtive et extrême », tandis que l’ambassade iranienne à Ottawa - en annonçant la fermeture qui lui avait été ordonnée le matin même - l’a qualifiée d’« hostile ».


Le soufflet diplomatique servi à Téhéran aura en tout cas des conséquences sur le plan diplomatique, et pas seulement pour le Canada, notent d’anciens ambassadeurs qui y ont été déployés.


« La diplomatie, ça existe pour communiquer avec des gens avec qui on ne s’entend pas. Et c’est la tragédie de notre retrait », a commenté l’un d’entre eux au Devoir cette semaine.


Car quelles que soient les relations avec un pays étranger, une présence diplomatique permet de colliger des renseignements sur ce qui s’y trame et de le comprendre - un atout d’autant plus crucial à la veille d’une élection prévue en Iran en 2013. « Compte tenu du statut du Canada en tant que joueur international, il y a une grande valeur à avoir quelqu’un là-bas sur le terrain qui peut interpréter ce qui s’y passe […] Nous n’avons plus la capacité de communiquer directement, de gouvernement à gouvernement, avec le gouvernement iranien », a réagi cette semaine au réseau CBC l’ancien ambassadeur canadien Ken Taylor, qui était en poste à Téhéran en 1979 et qui a lui-même recueilli et évacué six diplomates américains fuyant les ravisseurs iraniens cette année-là.


Qui plus est, Ottawa n’a plus de diplomates « pour protéger les droits des citoyens canadiens en Iran », dont deux condamnés à mort, a déploré dans le Globe and Mail John Mundy, ambassadeur en Iran en 2007 jusqu’à ce qu’il soit expulsé de l’État perse. « Aucun pays ne décide à la légère de suspendre ses relations diplomatiques avec un adversaire. Cela signale que la possibilité d’un dialogue à l’avenir est terminée », a-t-il noté dans le quotidien torontois cette semaine.

 

Une cible?


Au moment d’expliquer sa décision, le ministre des Affaires étrangères, John Baird, avait cependant également plaidé que la sécurité des diplomates en poste à Téhéran était en péril. Puisque les Américains et les Britanniques n’ont plus de missions en Iran, les Canadiens risquaient d’être la prochaine cible occidentale d’un soulèvement à Téhéran.


Les ex-ambassadeurs s’entendent d’ailleurs pour dire que face à ce danger, Ottawa n’avait d’autre choix que de rapatrier son équipe diplomatique. Mais le gouvernement aurait en revanche pu s’abstenir d’évincer les diplomates iraniens de son territoire. Ce qui aurait atténué le froid diplomatique créé aujourd’hui.


« C’était une décision prudente. Parce qu’il s’agit pour nous à cette étape-ci de prévenir les conséquences peut-être tragiques d’une absence de politique étrangère en ce qui a trait à l’Iran. Le Canada n’a pas étudié, considéré l’Iran comme une question diplomatique, mais plutôt comme une question émotive », a fait valoir l’ex-ambassadeur Michel de Salaberry en entrevue avec Le Devoir cette semaine.


« Il y a des positions dures qui sont raisonnables […] il y a aussi d’autres occasions de provocation inutiles », a-t-il estimé, en citant une entrevue du premier ministre Harper avec le Wall Street Journal au cours de laquelle il avait qualifié en 2009 « le régime iranien de diabolique ».

 

Une crise annoncée


L’affront diplomatique servi à l’Iran ne devrait donc pas surprendre, selon les observateurs, puisque les relations entre l’État perse et le Canada se détérioraient depuis près de dix ans. Les deux pays avaient renoué leurs liens diplomatiques, après le froid qui a suivi la révolution islamique de 1979. Depuis 1996, chacun comptait de nouveau un ambassadeur dans l’autre pays. Le décès en détention de la photojournaliste canadienne d’origine iranienne Zahra Kazemi en 2003 a cependant mis à mal le fragile rapprochement.


La semaine dernière, Ottawa a choisi de suspendre toute relation diplomatique avec Téhéran. Un ras-le-bol immédiatement partagé par Israël, qui ne s’est pas gêné pour critiquer le manque d’appui de l’administration américaine de Barack Obama, qui refuse toute intervention militaire en Iran. « Le monde dit à Israël : “Attendez. Il y a encore du temps.” Et je réponds : “Attendre quoi ? Jusqu’à quand ?” Ceux qui, dans la communauté internationale, refusent d’imposer une ligne rouge à l’Iran n’ont pas l’autorité morale d’en placer une devant Israël », s’est emporté le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, mardi.


Signe d’un différend grandissant entre Israël et le gouvernement Obama, le président sortant est en outre désormais contraint de composer avec son rival républicain, Mitt Romney, qui, comme M. Harper, a offert un appui inconditionnel à l’État hébreu. Scénario idéal pour permettre à Israël d’attaquer l’Iran pendant que la campagne présidentielle américaine lui laisse le champ libre, comme l’explique M. David dans notre page Idées du 15 septembre. À son avis, une telle intervention militaire pourrait bien survenir en octobre.


Mais le gouvernement Harper nie avoir eu vent d’un tel scénario envisagé par Israël. La préoccupation, pour le gouvernement, c’était surtout la sécurité de son équipe diplomatique, a martelé le ministre John Baird toute la semaine. Car l’ambassade de Téhéran « était près de la rue et cela ne suivait pas notre politique pour la sécurité de nos diplomates », a-t-il expliqué mercredi. La veille, l’ambassadeur américain en Libye et trois de ses collègues avaient été tués à Benghazi.

 

Sécurité compromise dans la région


Depuis cet attentat au consulat américain, des soulèvements ont également été organisés en Égypte, à Gaza, en Tunisie, au Maroc, au Soudan, au Yémen, au Maroc, en Irak, en Iran, et même au Bangladesh.


Et face à l’escalade de la violence, Ottawa doit revoir la sécurité de tout son contingent diplomatique en poste au Moyen-Orient - lequel semble davantage en péril dans plusieurs autres pays que l’Iran.


« On n’est pas sortis du bois. Le Moyen-Orient est en grande ébullition. Quand les gens pensent que ça dort, ça se réveille juste un peu plus tard. Alors on a une situation diplomatique plus difficile qu’on ne l’a jamais eue. Ça, c’est clair », estime Charles-Philippe David.


En 2010, le gouvernement Harper annonçait un investissement de 450 millions $ sur sept ans pour améliorer la sécurité dans ses ambassades. Impossible, cependant, de savoir la part de cette somme qui a été dépensée et où. Le ministère des Affaires étrangères a refusé de répondre, plaidant la sécurité nationale.


L’ambassade de Téhéran était par ailleurs dans un piteux état. Une vérification de 2004 menée par les Affaires étrangères notait déjà que « les installations de l’ambassade, à peine convenables, contribuent également à rendre cette mission difficile ». Le premier ministre Harper refusait toutefois obstinément d’investir en Iran pour y faire des rénovations, selon ce qu’a confié au Devoir une source aux Affaires étrangères. Une autre raison qui se cache peut-être derrière la décision toujours inexpliquée du gouvernement Harper de se retirer d’Iran.

***

Porte ouverte à des poursuites contre l’Iran

Ottawa n’a pas seulement coupé court à ses relations diplomatiques avec l’Iran. Le gouvernement Harper a aussi ajouté l’État perse à sa liste des pays soutenant le terrorisme, il y a une semaine. Une inscription qui ouvrira la porte à toutes sortes de poursuites judiciaires. L’une est déjà en cours.

Cette désignation découle du projet de loi omnibus en matière de justice (C-10) adopté au printemps, projet de loi qui permet aux victimes d’actes terroristes de poursuivre l’État les ayant commandités. Ces dispositions législatives permettent également de faire appliquer des jugements compensatoires rendus dans d’autres pays en vertu du même principe.

Un cas contre l’Iran provenant des États-Unis s’annonce déjà. L’avocat canadien Mark Arnold représente deux Américains ayant été victimes d’enlèvements, dans les années 1980, et probablement commandités par l’Iran. Les tribunaux américains leur ont accordé d’importantes sommes, mais les actifs iraniens en sol américain étant rares ou gelés, les victimes n’ont presque rien touché. Avec la décision d’Ottawa, ils espèrent maintenant mettre la main sur les actifs qui se trouveraient au Canada.

Les enfants de la victime David Jacobson tentent d’obtenir les 6,4 millions $ accordés, tandis que Alann Steen, gardé prisonnier pendant près de cinq ans, tente de voir la couleur des 342 millions $ consentis par les tribunaux. « Nous espérons que nous trouverons des actifs iraniens au Canada, mais pour autant qu’on sache, il n’y en a peut-être pas », explique au Devoir l’avocat Mark Arnold.

4 commentaires
  • Réjean Boucher - Inscrit 15 septembre 2012 04 h 15

    Appui indéfectible du Canada envers Israël, jusqu’où?

    Le Premier ministre Harper et plus spécifiquement son ministre des affaires étrangères, M. Baird proclament sur toutes les tribunes qu’ils accordent un appui indéfectible à Israël. Est-ce à dire :

    • Qu’ils cautionnent l’appui accordé par Israël au régime d’apartheid d’Afrique du Sud dans les années 70, 80?
    • Que s’ils avaient été au pouvoir dans les années 70 et 80, le Canada, sous leur gouverne, aurait vendu des armes au gouvernement d’apartheid d’Afrique du Sud comme l’a fait Israël par son ministre de la défense d’alors, maintenant président et qui a même proposé de vendre l’arme nucléaire? (voir article du Guardian : http://www.guardian.co.uk/world/2010/may/23/israel
    • Que le Canada aurait été mentionné comme l’ont été les USA et Israël dans la résolution A/RES/38/39 de L’Assemblée Générale des Nations Unies, dont voici un extrait : « Condemning, in particular, the increased collaboration by the Government of the United States of America with the racist regime of South Africa, in pursuance of its policy of so-called "constructive engagement", which has encouraged the racist regime to entrench apartheid, intensify repression and escalate aggression against and destabilization of independent African States, Condemning the increasing collaboration by Israel with the racist minority regime of South Africa, particularly in the military and nuclear fields, » ?

    J’aimerais connaître leur position à ce sujet.

  • Franklin Bernard - Inscrit 15 septembre 2012 08 h 30

    Geste de politique étrangère d'une rare bêtise

    Ce n'est pas en cédant devant quelques extrêmistes islamistes, eux-mêmes très minoritaires dans leurs propres pays, qu'on fait de la diplomatie.

    Les Conservateurs de Harper vont faire porter le poids de ces deux décisions stupides et totalement exagérées aux Canadiens tôt ou tard.

  • - Inscrit 15 septembre 2012 11 h 34

    Politique étrangère problématique

    La politique étrangère de l'administration Harper est la cause de tous ces problèmes et la rupture des relations diplomatiques avec l'Iran n'en est qu'une illustration. Le Canada des casques bleus est bien loin derrière alors qu'aujourd'hui le pays se range derrière les ÉU et Israël, devenant un vassal insignifiant et une cible parfaite pour ceux qui sont visés par cette « politique ».

    En tant que pays plus neutre, moins aligné, le Canada aurait pu contribuer à la paix mondiale en agissant comme intermédiaire entre pays en conflit, un peu comme la Norvège par exemple qui agit maintenant dans les tentatives de paix entre l'état colombien et le groupe insurrectionnel des FARC. Dans le cas de pays moins alignés, les ambassades ne sont pas en danger, loin de là, car elles constituent un endroit de dialogue et d'échanges. Par contre, en s'alignant comme le Canada l'a fait, la raison d'être de ses ambassades devient moins pertinente et les risques pour le personnel augmente d'autant. Néanmoins, en posant ce geste ultime en matière de diplomatie, le Canada effectivement jette l'éponge en ce qui a trait à l'Iran et refuse le dialogue avec cet interlocuteur important au Moyen-Orient.

    Il faut aussi se souvenir que bien des pays ont des lacunes importantes quant aux droits humains au moins aussi graves qu'en Iran, sinon pires, et faudra-t-il rompre les relations diplomatiques avec tous ces pays? Quant à faire, certains pays vont-ils considérer le Canada comme un voyou quant à ses abus des droits fondamentaux des peuples autochtones? Où trace-t-on la ligne?

  • Fabien Nadeau - Abonné 16 septembre 2012 07 h 59

    Inexpliqué? Pas inexplicable...

    Je crois que le Canada n'a plus la maîtrise de sa politique étrangère depuis longtemps: on s'aligne sur les États-Unis.

    Et là, surprise: on devance les États-Unis. C'est simple: le gouvernement Harper est plus facile à manipuler que celui de nos voisins.

    Le lobby hébreu est puissant.