Il y a des risques à négliger la recherche fondamentale

Dans son budget dévoilé hier, Ottawa «s’engage à adopter une nouvelle approche pour appuyer l’innovation, en ciblant les ressources sur les besoins du secteur privé».<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Dans son budget dévoilé hier, Ottawa «s’engage à adopter une nouvelle approche pour appuyer l’innovation, en ciblant les ressources sur les besoins du secteur privé».

La communauté scientifique se réjouit des investissements maintenus dans le domaine de la recherche dans le budget fédéral déposé jeudi. Mais l'orientation du financement vers des projets qui serviront aux entreprises canadiennes en inquiète plus d'un.

Si les organismes fédéraux liés à la recherche doivent aussi couper dans leur budget, de nouveaux investissements importants serviront à renforcer les liens entre les chercheurs et l'entreprise. Le gouvernement écrit qu'il «s'engage à adopter une nouvelle approche pour appuyer l'innovation, en ciblant les ressources sur les besoins du secteur privé.»

Ainsi, le Conseil national de recherche du Canada (CNRC) recevra par exemple une enveloppe de 67 millions pour réorienter ses activités vers la recherche «dirigée» vers l'entreprise et «pertinente pour l'industrie».

Ce passage dans le budget a fait sursauter l'historien et sociologue des sciences Yves Gingras. «C'est quand même des chercheurs gouvernementaux, rappelle le professeur à l'UQAM. Ou bien on ferme les centres de recherche et les industries se paieront des scientifiques pour leur recherche et développement...»

Par conséquent, on misera davantage sur la recherche appliquée, qui donne des résultats à court terme, que sur la recherche fondamentale, c'est-à-dire plus théorique et expérimentale.

L'administratrice pour l'Association francophone pour le savoir Louise Dandurand compare la recherche appliquée à un arbre et la croissance économique à ses fruits. La recherche fondamentale constitue le terreau qui nourrit le tout. «Les instances publiques doivent subventionner la recherche fondamentale, surtout que si le Canada abaisse son financement, ce n'est pas l'industrie qui va compenser. Une entreprise veut améliorer sa rentabilité rapidement et c'est normal.»

Le spécialiste des lasers ultrarapides à l'Institut national de la recherche scientifique, Jean-Claude Kieffer, connaît bien l'utilité de la recherche fondamentale au CNRC. Il travaille avec des collègues de l'Institut Steacie des sciences moléculaires qui développent des technologies sophistiquées ayant le potentiel d'avoir des retombées... à long terme.

Sans cette recherche fondamentale, le Canada risque de stagner, juge le chercheur. «Il ne faut pas oublier que les autres pays, en Europe ou aux États-Unis, continuent d'investir dans ces recherches de base et de développement de technologies de pointe. Si on va trop loin, on prendra du retard.»

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Avec la collaboration de Pauline Gravel
6 commentaires
  • Charles F. Labrecque - Abonné 31 mars 2012 08 h 50

    Ménage

    Si il y a une réduction des subventions en recherche fondamentale, les chercheurs eux mêmes sont à blâmer. Très très rarement nous les payeurs de taxes entendons et savons où vas nos taxes, jamais nous entendons parler de sujets expliquant ce qui se brasse en laboratoire. Or ce lourd secret devient un aspect négatif chez les canadiens, qui ne comprennet pas pourquoi ils devraient verser des sommes importantes pour ces secrets.
    Nous devrions féliciter notre gouvernement d'avoir le courrage de faire le ménage dans les subventions à la recherche, car si les canadiens découvraient les dessous du système de recherche phantome qui existe nous pourrions avoir affaire à un sérieux scandale

    • HorsMontréal - Inscrit 31 mars 2012 12 h 08

      Il est difficile d'accepter de féliciter la décision gouvernementale avec l'argument "Si vous saviez ce que moi je sais, mais que je tais, vous seriez vous-même émerveillés".

      Allez! Dites en plus. Sinon...

    • J Mill - Abonnée 31 mars 2012 13 h 48

      Le problème se trouve plutôt du côté du modèle de la publication scientifique - thème de plus en plus âprement débattu dans les milieux concernés. Les résultats de la recherche fondamentale sont surtout publiés dans des publications spécialisées (le fameux Publish or Perish sur lequel se base notamment l'attribution du financement de la recherche) et ces publications spécialisées vendent à très haut coût l'accès aux articles publiés.

      Si, comme de plus en plus de chercheurs le demandent, ces barrières d'accès sont abaissées ou sont mis en place des structures de publication à accès gratuit pour le public qui finance la recherche *et* que ces publications sont reconnues pour l'attribution du financement, on pourra lever une grande partie du problème que vous soulignez.

      Ce, avec beaucoup plus d'avantages et moins d'inconvénients pour notre société que la solution préconisée par vous et le gouvernement.

    • NDNM - Abonné 31 mars 2012 15 h 44

      Il n'y a aucun secret, les dépenses de la recherche sont très encadrées et nous devons produire des rapports de résultats, publier des articles scientifiques. Beaucoup de chercheurs travaillent avec des moyens assez dérisoires. Par définition plus on avance (à petit pas ) plus la recherche devient difficile et compliquée. C'est comme à la pêche vous ne prenez pas du poisson à chaque fois que vous lancer. L'avancement global des connaissances est la seule voie pour espérer avoir des retombées à un moment imprévisible. C'est comme l'éducation c'est un investissement pour l'avenir et les générations qui nous suivent Seule la recherche sur des applications militaires est tenue secrète et celle-ci est largement subventionnée. Avec le prix d'un F35 on financerait une grande partie des chercheurs canadiens !

    • Pascal Lapointe - Abonné 1 avril 2012 18 h 20

      M. Labrecque: si vous trouvez que le problème est qu'on entend peu parler de ce que font les chercheurs, dans ce cas, c'est peut-être aussi les médias que vous devriez blâmer: ce sont eux qui consacrent fort peu d'espace à la recherche scientifique.

      Avec un seul magazine de science au Québec, et une seule petite agence de presse (l'Agence Science-Presse) vous ne pouvez pas reprocher aux chercheurs, à qui de plus on n'enseigne pas comment vulgariser, d'avoir peu d'occasions de se faire entendre.

  • Pierre Trudel - Inscrit 31 mars 2012 13 h 32

    La recherche avec le privé est encore plus secrète

    Avec la politique fondée sur le contrôle du privé est habituellement assujettie a beaucoup plus de secret. Il ne faut pas connaitre la recherche pour affirmer que les chercheurs travaillent dans le secret. Au contrire, ils sont tenus de publier leurs resultats. Mais le commentaire illustre bien combien les politiques d'extrême droite se fondent sur l'ignorance.