La révolution culturelle du NPD

Thomas Mulcair peu après le dépôt du budget par le gouvernement conservateur.<br />
Photo: Agence Reuters Patrick Doyle Thomas Mulcair peu après le dépôt du budget par le gouvernement conservateur.

Samedi dernier, le Nouveau Parti démocratique s'est donné un chef québécois pour la première fois de son histoire. Certains ont prédit que l'arrivée de Thomas Mulcair à la tête du parti ouvrirait la voie à un détournement de ses valeurs traditionnelles. Mais d'autres se demandent s'il ne s'agit pas plutôt d'un virage, fondamental mais inscrit dans la continuité, d'un parti conscient des étapes qu'il lui reste à franchir pour accéder au pouvoir.

James Laxer est un symbole parmi les néodémocrates. Champion de toujours de la gauche la plus convaincue, il a même tenté sa chance à la direction du parti en 1971 sous la bannière du mouvement radical Waffle. Quarante ans plus tard, il est l'un des plus farouches partisans de Thomas Mulcair.

Facile à comprendre, dit-il. Sous Mulcair, «la nature même du NPD connaîtra une transformation importante». Le parti sortira de ses vieilles ornières, explique-t-il. «Le NPD a toujours été, et le CCF [précurseur du NPD] avant lui, un parti anglo-saxon, protestant, progressiste, avec des liens étroits avec les syndicats et une éternelle question: comment faire des gains au Québec, comment percer son mystère? Avec les gains du 2 mai et maintenant l'élection de Thomas Mulcair, le parti connaît finalement une transformation culturelle nécessaire. Le Québec va s'y exprimer à travers son nouveau chef et ses députés québécois, ce qui aura un impact en retour sur les progressistes du Canada anglais. [...] C'est un choc pour les néodémocrates anglo-saxons traditionnels, mais un choc nécessaire.»

Pour prendre le pouvoir surtout. Car la capacité d'un parti pancanadien de percer au Québec a toujours eu un impact sur sa performance ailleurs, en particulier en Ontario, note-t-il. Il cite comme exemple les libéraux. C'est après avoir élu Wilfrid Laurier à leur tête en 1887 et gagné les élections de 1896 qu'ils ont pu garder, avec l'appui du Québec, une emprise presque ininterrompue sur le pouvoir jusqu'au début des années 1980.

C'est maintenant le NPD qui a la possibilité d'occuper cet espace, et avec Thomas Mulcair, pense-t-il, il peut consolider les gains faits au Québec et s'en servir pour promouvoir son message auprès des progressistes du reste du pays.

Proche du NPD, le politologue Claude Denis croit lui aussi que la présence de M. Mulcair à la tête du NPD «a le potentiel de transformer le parti de façon profonde» parce que ses appuis sont pancanadiens et non seulement québécois. «Il y a une prise de conscience dans le parti et parmi ceux qui ont appuyé Mulcair que le NPD est un nouveau parti qui offre un nouveau départ à la gauche canadienne. C'est une occasion historique de réconciliation entre le Québec et le reste du pays, du moins au sein de la gauche.»

Message connu

Claude Denis pense que Thomas Mulcair cherchera à franchir les prochaines étapes en mettant l'accent sur des politiques modérées et l'élargissement de la base. «Mais il y a davantage d'éléments de continuité que de rupture dans ça, entre Thomas Mulcair et le passé récent, en particulier sous le leadership de Jack Layton.»

Le soi-disant clivage entre les promoteurs de la modernisation du parti et les défenseurs des traditions du parti n'est pas aussi marqué qu'on le prétend, pense M. Denis. Les différences mises en relief par les candidats durant la campagne ne servaient souvent qu'à se démarquer, note-t-il.

James Laxer est du même avis. «Depuis quelques décennies, le parti se déplace lentement vers le centre. C'était particulièrement vrai sous Jack Layton. Soutenu par la gauche et la droite du parti, si je peux le dire ainsi, il a amené le parti un peu plus dans cette direction. Les plateformes électorales qu'il a défendues en témoignent. On y parle de la défense des familles de la classe moyenne, ce qui est bien loin du genre de discours que tenaient des pères du parti comme Tommy Douglas.»

Que penser alors de la sortie d'Ed Broadbent contre Thomas Mulcair à une semaine du scrutin? «J'ai eu l'impression qu'il défendait la ferme familiale plutôt qu'une idéologie», tranche M. Laxer, qui rappelle que M. Mulcair n'a jamais dit vouloir amener le parti davantage vers le centre, mais attirer vers le NPD les électeurs situés au centre de l'échiquier.

Il reste que des membres se méfient et les 42,8 % d'appuis accordés à Brian Topp en sont le reflet. «Il y a des éléments de déclarations passées de Thomas Mulcair qui font croire à certains qu'il pourrait être prêt à aller plus loin que Jack Layton, et ça inquiète», confie un conseiller qui préfère garder l'anonymat. Lui-même se rassure en notant qu'un chef ne peut pas tout faire ce qu'il veut, qu'il existe des mécanismes dans le parti qui imposent certaines limites.

L'héritage

L'ironie dans tout cela est que Jack Layton l'a emporté en 2003 contre les champions de la modernisation, pour finalement reprendre le flambeau, une fois élu.

C'est largement grâce à lui et à son équipe d'organisateurs surdoués que le NPD a aujourd'hui une organisation, des structures et des outils de recrutement et de collecte de fonds à la fine pointe. Qu'il a, en somme, les contours d'un parti moderne. Jack Layton était aussi «le premier chef à sérieusement vouloir former le gouvernement et à prendre les moyens pour y parvenir», note Claude Denis. L'insistance de M. Layton à prendre pied au Québec s'inscrivait dans cette démarche.

Thomas Mulcair est arrivé au parti au moment où cette stratégie prenait forme. Aujourd'hui, il en récolte les fruits, mais il lui revient aussi de les faire mûrir.

Il a toutefois un avantage qu'aucun autre chef du NPD n'a eu avant lui. Le parti est dans un état de santé resplendissant, note la présidente du parti, Rebecca Blaikie. Le nouveau chef profite aussi des efforts de Jack Layton pour attirer les jeunes. La vieille garde doit de plus en plus partager le terrain avec la nouvelle, dont les Niki Ashton, Nathan Cullen et Martin Singh sont issus.

James Laxer constate le changement de génération dans toutes les instances du parti et s'en réjouit, car le NPD, dit-il, était encore, il n'y a pas si longtemps, «le plus traditionnel des partis canadiens, avec le contrôle exercé par un petit groupe au sommet».

Et les mentalités ont changé. Le fait d'être l'opposition officielle et le gouvernement en attente change la manière de voir les choses, convient Rebecca Blaikie. «Former un gouvernement est devenu un projet concret, ce qui influence les décisions à prendre. On fait preuve de plus de pragmatisme.» «Sans renier nos valeurs», tient-elle à préciser, avant de citer comme exemple sa province natale, le Manitoba, où le NPD gouverne depuis 1999.

Mais le parti finira-t-il à gauche, au centre ou à droite après tout cela? James Laxer répond que l'enjeu pour le NPD ne se pose plus en ces termes. Comptera davantage sa réponse aux grandes questions soulevées par la crise, par l'élargissement du fossé entre riches et pauvres, par le chômage des jeunes et ainsi de suite. C'est autour de cette réponse que le débat se fera au sein du parti et à partir d'elle que le NPD et son nouveau chef se définiront d'ici les prochaines élections.

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Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 1 avril 2012 14 h 52

    Le plaisir de l'un c'est de voir l'autre se casser l'cououou

    ...disait le grand chansonnier.

    Curieux que l'on dise que le NPD a le vent dans les voiles au Québec et que cet excellent texte n'attire pas les commentaires des lecteurs.
    Il est pourtant très instructif pour comprendre un peu ce qui s'en vient.

    À moins que la seule chose qui intéresse ce soit le changement de la garde et de voir peiner pour surnager les perdants?