Les Roms et l'immigration au Canada - Les réfugiés de C-31

Environ 100 000 Roms vivent au Canada.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Environ 100 000 Roms vivent au Canada.

La réforme du système d'asile prévue dans le projet de loi C-31 pourrait mettre des bâtons dans les roues de certains demandeurs d'asile qui cherchent à fuir la discrimination et la violence dans leur pays d'origine. Les Roms de l'Europe centrale et de l'Est, qui sont de plus en plus nombreux ces dernières années à demander le statut de réfugié au Canada, pourraient être les premiers à faire les frais de la politique d'immigration du gouvernement Harper.

Sanla et Branko (noms fictifs) ont demandé le statut de réfugié dès leur arrivée à Montréal, en décembre, se disant victimes de discrimination et d'actes de violence dans leur pays d'origine, la Croatie. Harcèlement incessant, brutalité policière, agressions sexuelles, attaques xénophobes... Le jeune couple — ils ont à peine 20 ans — en a long à dire sur ce que les Roms doivent endurer dans ce pays de l'est des Balkans.

«Le pire, tient à préciser Branko, c'est la discrimination de tous les jours, celle qui nous empêche de trouver du travail, de voir un médecin et d'avoir une vie décente. Tout ça, c'est seulement parce que nous sommes Roms, parce qu'on nous considère comme de "sales gitans".»

Selon la politologue Magdalena Dembinska, professeure adjointe à l'Université de Montréal et spécialiste de l'Europe centrale et de l'Est, il ne s'agit pas là de cas isolés, mais au contraire d'une «situation assez généralisée, surtout dans les pays où la minorité rom a un certain poids démographique».

«Ces populations sont souvent prises dans un cercle vicieux de stigmatisation et de marginalisation, explique-t-elle. Et on entend aussi régulièrement des histoires d'horreur. Dans l'est de la Slovaquie, par exemple, un mur a été construit pour séparer un bidonville rom du reste du village.» Des actes de violence perpétrés envers cette minorité, notamment par des groupes paramilitaires d'extrême droite, sont aussi régulièrement rapportés et largement documentés par les organisations européennes de défense des droits de la personne.

«Nous sommes un peu comme les Noirs américains dans les années 1950. Mais malheureusement, nous n'avons pas encore trouvé notre Martin Luther King», déplore Branko. En Croatie, Sanla et lui vivaient dans ce qu'ils appellent un «ghetto rom», en banlieue d'Osijek, non loin de la frontière serbe. La majorité des maisons du village n'ont ni eau courante ni électricité, disent-ils. Et quand les Roms se risquent à sortir de leur «ghetto» — «certains préfèrent ne jamais en sortir», souligne Branko —, ce n'est pas sans savoir qu'ils se feront harceler et parfois agresser. «On finit par s'y habituer, ça devient normal.»

Le choix de l'exil s'est finalement imposé à eux l'an dernier. Ils ont opté pour le Canada avant tout parce qu'ils croient que les pays de l'Europe de l'Ouest «ne veulent pas [d'eux]» et qu'ils y seraient encore victimes de discrimination. «Au Québec, personne ne remarque que nous sommes des Roms, se réjouit Branko. Les gens ici ont un vrai sens de l'égalité, ils traitent tout le monde avec le même respect.»

Persona non grata?

Des milliers de Roms, comme Sanla et Branko, ont demandé asile au Canada ces dernières années. À leurs yeux, c'est l'un des rares pays occidentaux où ils peuvent encore espérer refaire leur vie sans être immédiatement stigmatisés. Mais les choses pourraient changer rapidement.

En présentant son projet de loi C-31 à la mi-février, le ministre fédéral de l'Immigration, Jason Kenney, a dit vouloir compliquer la tâche aux demandeurs d'asile qu'il juge «illégitimes», et plus particulièrement à ceux qui proviennent de l'Union européenne (ils étaient 5800 en 2010, en hausse de 14 % par rapport à 2009). Or la très grande majorité de ces demandeurs européens sont justement des Roms originaires des pays de l'Europe centrale et de l'Est, comme la Hongrie (5000 demandes en 2010) et la République tchèque. Le ministre évite certes de les nommer ou de les cibler directement, mais ce ne sont pas moins eux qui sont visés.

Le projet de loi omnibus, que le gouvernement compte faire adopter d'ici la fin de juin, prévoit une série de mesures qui visent à «protéger le système d'immigration». Il permettra notamment au gouvernement d'exiger des données biométriques des demandeurs de visa de visite, de travail ou d'études, en plus de lui donner de nouveaux moyens pour lutter contre l'immigration clandestine.

Mais c'est surtout par une nouvelle réforme du système d'octroi de l'asile que le gouvernement entend serrer la vis aux demandeurs «illégitimes». En vertu de C-31, les ressortissants de certains pays jugés sûrs — le ministre en dressera lui-même la liste — seront en effet fortement désavantagés dans le processus pour obtenir le statut de réfugié (délais plus courts et droit d'appel restreint, entre autres). Et tout porte à croire que les pays européens d'où viennent les demandeurs roms figureront sur cette liste.

Selon le ministre Kenney, parce qu'ils viennent de pays démocratiques et «sûrs», les demandeurs européens n'auraient généralement pas besoin de la protection du Canada. Pire, ils chercheraient asile ici avant tout dans l'espoir de «profiter du bien-être social et de toutes sortes d'autres programmes sociaux», ajoutait-il en parlant plus spécifiquement des demandeurs hongrois.

«Un racisme poli»


Dans la communauté rom canadienne, on déplore évidemment ces commentaires, mais on ne semble toutefois plus s'en étonner. C'est que le ministre Kenney n'en est pas à ses premières «attaques» envers les Roms, rappelle la directrice du Centre communautaire rom (RCC) de Toronto, Gina Csanyi-Robah. «Il y a un sentiment anti-rom bien ancré au sein de ce gouvernement. Depuis plusieurs années déjà, le ministre fait tout pour discréditer et déligitimer les demandeurs d'asile roms.» Résultat: le taux d'acceptation de ces demandes présentées par les Roms, qui était encore élevé il y a quelques années, a chuté radicalement, fait-elle remarquer.

«C'est de la discrimination institutionnalisée, ni plus ni moins. On nous fait croire que les commissaires du CISR [Commission de l'immigration et du statut de réfugié] sont indépendants, alors qu'ils sont nommés par le ministre et lui obéissent. C'est leur patron.» Selon Mme Csanyi-Robah, le Canada de Stephen Harper serait en train de faire plus discrètement ce que les pays de l'Europe de l'Ouest font ostensiblement: se débarrasser des Roms en les expulsant. «C'est exactement la même chose, mais à la manière canadienne, c'est-à-dire "poliment". Mais ce n'est pas parce qu'un racisme est "poli" que ce n'est pas du racisme.»

Au ministère de l'Immigration, on se contente de rappeler que c'est la CISR qui détermine de façon indépendante si un demandeur d'asile a droit au statut de réfugié. «Les commissaires de la CISR sont hautement qualifiés et conscients de l'importance de leur travail. Ils ne renverraient pas des personnes dans leur pays si cela les mettait en danger», affirme la directrice des communications au cabinet du ministre Kenney, Ana Curic.

Mme Csanyi-Robah estime pour sa part que beaucoup de Roms européens ont aujourd'hui cruellement besoin de protection, et que «cette protection doit venir de l'extérieur de l'Union européenne». Un avis que partagent les organismes de défense des droits des réfugiés, qui se disent aussi préoccupés par les effets que pourrait avoir le projet de loi C-31 sur certaines personnes vulnérables, notamment des membres de groupes minoritaires qui font l'objet de persécution.

Selon le directeur intérimaire du Conseil canadien pour les réfugiés (CCR), Rob Shropshire, le risque est notamment que la liste de pays «sûrs» soit établie en fonction de considérations politiques et «sans avoir mené d'analyses sérieuses» et indépendantes sur la situation qui prévaut dans les pays concernés. Les propos du ministre sur les demandeurs d'asile originaires des pays de l'Europe de l'Est illustrent déjà bien ce danger, estime M. Shropshire. «Ces pays sont de jeunes démocraties, et les minorités comme les Roms y sont encore très souvent discriminées et persécutées.»

Pour justifier les nouvelles mesures contenues dans C-31, le ministre Kenney invoque notamment des raisons économiques: les demandeurs dits «illégitimes» non seulement engorgeraient le système d'octroi de l'asile, mais coûteraient aussi très cher aux contribuables (quelque 170 millions en 2010, selon les estimations du ministère de l'Immigration). Il souligne en outre que la grande majorité de ces demandes européennes (95 % en 2010) sont abandonnées, retirées ou rejetées, ce qui démontrerait selon lui qu'elles ne sont pas fondées.

S'il est vrai que tous les demandeurs d'asile n'ont pas besoin de protection, beaucoup d'autres raisons peuvent cependant expliquer l'abandon ou le retrait d'une demande d'asile, fait valoir M. Shropshire. «Beaucoup de demandeurs ont une mauvaise connaissance du système et ils y sont souvent très mal représentés. Ils attendent une réponse pendant deux ou trois ans et finissent par perdre confiance dans le système. Surtout que, pendant ce temps, ils entendent le message du gouvernement, qui les traite d'"abuseurs", de "profiteurs" et de "menteurs". Tout semble fait pour les décourager.»

Sanla et Branko, eux, n'ont pas l'intention de retirer leur demande. Et si jamais la CISR leur refuse le statut de réfugié et les renvoie dans leur pays, ils se promettent de repartir aussitôt vers ailleurs: «Pour nous, même le Zimbabwe serait mieux que la Croatie, affirme Branko. En tout cas, on y serait mieux traités.»

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Les Roms

Aussi couramment appelés Tziganes ou Gitans — termes qui ne sont toutefois pas équivalents et qui ont souvent une connotation plus péjorative —, les Roms constituent un ensemble de populations très diversifiées, mais qui ont en commun une lointaine origine indienne (leurs ancêtres auraient quitté le nord de l'Inde vers l'an 1000 pour se disperser sur un vaste territoire qui va de l'Iran à l'Atlantique). Beaucoup parlent le romani ou une langue qui en est issue, mais d'autres ont adopté les langues nationales des pays où ils vivent. On estime qu'il y aurait de 10 à 15 millions de Roms dans le monde, concentrés principalement en Europe (de 7 à 11 millions), où ils sont présents depuis le XIe ou le XIIe siècle. Selon les estimations du Centre communautaire rom de Toronto, ils seraient un peu moins de 100 000 au Canada, et la grande majorité d'entre eux seraient déjà pleinement intégrés à la société canadienne. Souvent assimilés à tort aux «gens du voyage», les Roms sont en fait très majoritairement sédentaires.