Le Canada au point de rupture?

Le fossé s'élargit sans cesse entre les visions progressiste et conservatrice de la société, particulièrement au Québec, où l'on ne reconnaît pas la façon dont Stephen Harper transforme le Canada.<br />
Photo: Agence Reuters Le fossé s'élargit sans cesse entre les visions progressiste et conservatrice de la société, particulièrement au Québec, où l'on ne reconnaît pas la façon dont Stephen Harper transforme le Canada.

Le contraste de l'image a force de symbole. D'un côté, des conservateurs qui célèbrent dans la liesse — et aux frais de l'État — l'abolition du registre des armes d'épaule. De l'autre, la mère d'une des 14 victimes de Polytechnique qui a la choquante impression qu'on «danse sur la tombe» de sa fille. Entre la joie et les larmes, un décalage immense. Et une illustration éloquente du fossé qui divise le Canada.

C'est ce même fossé que Justin Trudeau a voulu dénoncer dimanche dernier en soutenant qu'il préfère encore un Québec souverain à un Canada trop Harper. Le fils de l'ancien premier ministre n'y est pas allé mollement: le Canada s'en «va trop à droite», il «devient mesquin, petit d'esprit, fermé, anti-intellectuel», il «recule» sur des enjeux à ses yeux primordiaux. «Excusez, mais je ne reconnais pas ce pays. Et des millions de Canadiens ne reconnaissent pas ce pays», a lancé M. Trudeau sur un ton dramatique.

L'allusion au Québec souverain (une façon «provocante» de dire les choses pour «réveiller les gens», a expliqué le député) a valu à Justin Trudeau quelques attaques le qualifiant de «closet separatist». Mais au-delà du caractère spectaculaire de sa déclaration, le fond a aussi suscité beaucoup de réactions: pour qu'un Trudeau en vienne à suggérer qu'il serait plus à l'aise dans un Québec indépendant que dans un Canada où le code des valeurs aura été redéfini par les conservateurs de Stephen Harper, c'est qu'il y a quelque chose qui cloche.

«Ce que Justin Trudeau a exprimé, c'est une profonde frustration des fédéralistes québécois à l'égard de la façon dont Stephen Harper transforme le Canada», estime l'ancien député libéral Pablo Rodriguez, associé à l'aile plus progressiste des libéraux. «Nous sommes plusieurs à partager son point de vue selon lequel on ne se reconnaît plus dans les valeurs et les politiques qui sont mises de l'avant à Ottawa. On sent le fossé s'agrandir. C'est vrai un peu partout au Canada, mais c'est surtout vrai au Québec.»

Les exemples de décisions décriées abondent: nominations de personnes unilingues à des postes-clés; abolition du registre des armes d'épaule avec refus de transférer les données aux provinces; retrait du protocole de Kyoto et mise au ban des groupes environnementalistes (des «radicaux» qui nuisent à l'économie); abolition du formulaire long obligatoire du recensement pour des raisons de respect de la vie privée... notion dont le projet de loi C-30 sur la surveillance des internautes ne s'embarrasse toutefois pas.

On peut aussi citer l'entêtement à ne pas reconsidérer l'achat des avions F-35 alors que plusieurs pays partenaires font un pas de côté; l'affrontement avec les provinces sur l'esprit et les coûts du projet de loi sur la justice; le coup de barre donné pour défaire la réputation canadienne de terre d'accueil des immigrants; les campagnes larvées sur la peine de mort et l'avortement; le soutien sans nuance à Israël; la directive donnée de ne pas rejeter les informations soutirées par des agences de renseignement étrangères par la torture, etc.

La redéfinition des symboles identitaires canadiens frappe aussi l'esprit, que ce soit la frénésie monarchique qui donne plus de valeur à un portrait de la reine qu'à une toile d'Alfred Pellan (et qui engage 7,5 millions pour célébrer les 60 ans de règne de la reine à coups de médailles du jubilé) ou le patriotisme militaire exacerbé (notamment par la coûteuse commémoration d'une guerre — celle de 1812 — dont la signification historique est loin de faire consensus).

Même sur le plan économique — matière forte des conservateurs —, les critiques sont nombreuses. Les baisses d'impôt accordées aux entreprises et la diminution de la TPS de 7 % à 5 % priveront le gouvernement d'au moins 16 milliards de revenus annuels au cours des prochaines années (environ 6 milliards par point de TPS, et 4,7 milliards en moins en revenus d'impôt des entreprises en 2013 par rapport à 2010). Cela forcera l'État à imposer ailleurs des coupes majeures pour retrouver l'équilibre budgétaire: le prochain budget pourrait amputer de 10 % le total des dépenses de programme.

Cette semaine, les agences de notation Fitch et Moody's ont d'ailleurs mises en garde Ottawa contre les dangers d'imposer des mesures d'austérité trop draconiennes, le retour à l'équilibre budgétaire ne pressant pas à ce point. La croissance économique pourrait être affectée par ces coupes, craint-on.

La manière

Au-delà des enjeux comme tels, la manière conservatrice dérange également. Jean Charest la dénonçait récemment en disant — à propos de la réforme annoncée du programme de Sécurité de la vieillesse — que «la démocratie, ce n'est pas: "j'ai gagné, tu as perdu, je fais ce que je veux"». Mais si l'on se fie au nouveau projet de réforme du système des réfugiés, les conservateurs ne le voient pas ainsi: le gouvernement a biffé d'un trait tous les compromis trouvés avec l'opposition lors du dépôt de la précédente mouture du projet de loi, qui n'aura pas eu le temps d'entrer en vigueur.

Tout ça fait dire à Pablo Rodrigue que l'on assiste à un «profond choc des valeurs». «Le problème, c'est qu'il n'y a personne dans le caucus conservateur capable de se lever pour défendre les valeurs communes du Québec. Les cinq députés qui sont là ont la chienne de Harper», dit-il.

On peut argumenter que la situation n'est pas nouvelle: les résultats du vote du 2 mai ont bien montré le rejet des conservateurs par les Québécois (16,5 % d'appuis). Et à l'échelle canadienne, moins de 40 % des électeurs ont au final voté pour les troupes de M. Harper.

Mais Antonia Maioni, directrice de l'Institut d'études canadiennes de McGill, soulève qu'«on a l'impression que le fossé s'est creusé davantage depuis le mois de mai, surtout au Québec, parce qu'on est devant un gouvernement qui est majoritaire et qui a moins tendance à mettre de l'eau dans son vin», dit-elle. «En situation minoritaire, il y avait des contraintes à son action. Là, on voit jusqu'où la pensée du gouvernement peut aller», avance Mme Maioni.

Pablo Rodriguez pense en ce sens que «les conservateurs seront leur pire ennemi: ils ne sauront pas où s'arrêter, et ça provoquer un ras-le-bol et une indignation majeure». Il cite l'exemple de la campagne Twitter anti-Vic Toews cette semaine, autour du projet de loi C-30. «Les gens sont écoeurés, ils le disent.»

L'historien Matthew Hayday, qui enseigne à l'Université de Guelph et s'intéresse notamment à l'identité canadienne, ne craint pas de parler de la possibilité d'un point de rupture prochain. «Ce qu'on voit depuis quelques semaines, c'est la réalisation de l'agenda que les conservateurs veulent imposer depuis 2006. Sortis du minoritaire, ils peuvent aller où ils veulent et ils en profitent: on voit donc un gouvernement plus idéologique qui émerge et qui provoque une division plus grande et plus claire entre [les visions progressiste et conservatrice de la société], dit-il. Jusqu'où ça pourrait aller? Je ne sais pas. Mais je sais que ce n'est pas sain.»

M. Hayday estime que le fossé est important non seulement au Québec, mais aussi ailleurs au Canada. «Justin Trudeau a mis l'accent sur les valeurs québécoises, mais les progressistes du Canada sont aussi fâchés que les Québécois», dit-il. Antonia Maioni nuance toutefois la remarque. «L'opinion est plus monolithique au Québec, les écarts de valeurs sont moins grands.»

Un sondage Angus Reid publié dans le numéro courant du magazine L'actualité tend à lui donner raison: à la question de savoir si le Canada est sur la bonne ou la mauvaise voie, seul le Québec répond majoritairement par la négative. «Le sentiment d'être sans voix à cause de la faible représentation des Québécois dans le caucus conservateur amplifie cette impression», dit Mme Maioni.

Problème de communication?

Dans ce contexte, le président de l'association conservatrice de Brome-Missisquoi, Peter White, reconnaît qu'il y a «du vrai dans ce qu'a dit Justin Trudeau cette semaine», et que le travail des conservateurs «nuit à la fédération».

Mais il estime que ce ne sont pas tant les politiques qui posent problème que la manière de les communiquer — situation qu'il a dénoncée dans une lettre il y a un mois. «La raison du décalage, selon moi, c'est que Stephen Harper ne prend pas le temps d'expliquer ce qu'il fait aux Québécois. Il ne fait pas de communications, ses ministres sont invisibles, et pendant ce temps, ses ennemis ont toute la place. M. Harper a abandonné le terrain et on voit le résultat: il y a une déconnexion, les gens se méfient de lui et il ne fait rien pour arranger ça.»

M. White cite en exemple la fête pour l'abolition du registre des armes. «Le seul commentaire que j'ai entendu, c'est Maxime Bernier qui disait que les gens avaient le droit de célébrer. On n'a pas expliqué que certains députés militent depuis 15 ans pour ça, on n'a jamais présenté les sondages qui disent supposément que les Québécois sont en faveur de l'abolition du registre. On n'explique jamais rien.»

Mais que le problème en soit un de communication ou de valeurs, le résultat reste le même: le fossé commence à ressembler à un gouffre, note Pablo Rodriguez. Qui souhaite qu'il se passe quelque chose avant que le pays atteigne un point de non-retour... et que Justin Trudeau finisse par prendre sa carte du Bloc québécois.
183 commentaires
  • Ben Gagnon - Inscrit 18 février 2012 01 h 42

    Sauf que...

    "Qui souhaite qu'il se passe quelque chose avant que le pays atteigne un point de non-retour..."

    Il l'a déjà atteint, ce point de non-retour, et ce depuis bien avant l'ère Harperienne. Et tous ces petits démagogues, néo-colonialisés, qui parlent au travers de leur chapeau et qui dise à tout rompre que l'indépendance du Québec est une idée morte... Ça me donne envie de vomir. Je suis jeune. L'indépendance me tient à cœur. Je serais prêt à donner beaucoup pour que son officialisation se concrétise enfin. L'indépendance a toujours été et sera toujours la seule issue à cette foutaise canadienne, quoi qu'en entendent les fédéralistes-monarchistes-droitistes.

    C'est ceux-là mêmes, ces fédéralistes, qui trébuchent aujourd'hui devant le fait accompli: l'échec de leur fausse-fédération. Deux pays aussi différents que le Québec et le ROC (appelez les neuf autres provinces comme vous le voulez) ne peuvent se diriger de la même manière, et encore moins dans un rapport de force inégal comme c'est le cas en ce moment. Cela mènera inévitablement à une mouvance populaire, qu'elle soit violente ou non, à chaque fois qu'il y aura une goutte qui fera déborder le vase (ce qui arrivera de plus en plus souvent).

    La goutte qui fait déborder le vase (ou plutôt le tsunami qui fait déborder l'océan) de notre génération, c'est His Royal Majesty Harper et sa légion de rétrogradistes. Plus tôt, ce fut une histoire de Constitution et encore plus tôt, ce fut une histoire de Conquête. Toutes ces histoires s'accumulent et ne sont jamais réglées. Il ne s'agit plus d'un gouffre. Il s'agit d'un océan insurmontable et qui profite uniquement aux dirigeants de la fausse-fédération (qu'ils soient rétrogradistes ou loyalistes) à ne pas être surmonté.

    Un jour, il y aura un tsunami de trop. Peut-être est-ce enfin le cas en ce moment. Sinon, au prochain dans dix ans.

  • Ben Gagnon - Inscrit 18 février 2012 01 h 47

    Sauf que... (suite)

    Je tiens à dire que je n'ai jamais été incité à penser que l'indépendance est la seule solution (que ce soit socialement ou dans ma famille). C'est simplement la conclusion à laquelle j'arrive, en voyant tout ce qui se passe autour de moi. Et je n'arrive toujours pas à comprendre ces gens, qui, en connaissance de cause (et de conséquence), préfèrent encore s'auto-mutiler en restant accroché à cette fausse-fédération.

    Faut croire que les Québécois aiment ça, se faire du mal.

  • ClimateCrisis - Inscrit 18 février 2012 02 h 58

    le vrai probleme

    nous n avons pas une vrai democratie !

    avec une democratie proportionnelle existant dans plusieurs pays deja empecherait l abusrdite que nous vivons presentement.

    du a un comptage electorale et non d une victoire majoritaire a suffrage universel , avec seulement 30% des voix d un pays, un parti peut imposer sa volonte sur 70% restant!

    un non-sense qui devrait etre remedier immediatement, en commenceant au Quebec, ou nous devrions elire un parti qui prone des election proportionel pour redonner un peu pouvoir au peuple et qui represente la volonte du peuple !

    c est le peuple qui payent les impot et les salaires des elus et non le contraire !

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 18 février 2012 03 h 29

    Boussole Électorale

    C'est pas juste le harperisme vs le Québec... Allez voir la deuxième partie de la Boussole Électorale (sur le site de ce nom). La première partie plaçait chaque personne dans un plan cartésien selon une méthode pas beaucoup adaptée à la situation d'ici, ce qui lui avait valu d'être ridiculisée. Maintenant... la deuxième partie est BEAUCOUP plus informative.

    En arrivant sur le site, vous voyez que « La boussole est un outil d'éducation sur les élections ». Ils ont pas tort. Cliquez sur « Résultats » puis sur chacune des 30 questions. La plupart de ces cartes électorales sont fort habiles pour éduquer les gens sur où va la frontière entre un pays et l'autre pays. Pas besoin de la tête à J.Trudeau pour comprendre ça !

  • Yves Côté - Abonné 18 février 2012 03 h 42

    Faut pas rêver...

    Faut pas rêver, le député Trudeau nous rejoue à sa manière le classique argument de sa force et de son indépendance d'esprit que son père lui-même nous a joué à quelques reprises pour mieux nous enfirouaper.
    En judo, sport qu'avait pratiqué le père, pour mettre l'adversaire par terre de manière définitive, on apprend à se servir de l'énergie de l'autre pour le maîtriser...
    Et c'est ce que tente aujourd'hui de faire le fils en faisant croire que de stature, puisque tel l'autre il est convaincu de celle-ci, du haut de celle-ci, il est prêt à tout pour sauver le Québec de la perdition canadienne de droite. Alors que, selon moi, ce à quoi il est vraiment prêt, c'est de lancer n'importe quelle phrase pourvu qu'elle puisse lui rapporter un jour des votes et qu'à cette suite, nombre de nous baisse la garde en lui faisant confiance.
    La sagesse la plus rudimentaire ne veut-elle pas que seul le passé soit le garant de l'avenir ?
    Alors, à ce titre, qu'a donc un jour fait de concret Monsieur Justin T. pour nous montrer qu'il tient à un point si grand aux spécificités québécoises qu'il puisse s'en présenter comme héraut ? Et éventuellement comme héros ? Surtout à la veille du déclenchement d'une élection où, comme nombre d'autres, il doit bien sentir lui aussi la faiblesse électorale de Madame Marois et du PQ ???
    Un peu de recul historique ne peut certainement pas nuire à l'analyse des choses actuelles je crois.
    Pour faire l'indépendance, ne vaut-il pas mieux compter sur celles et ceux qui mouillent leurs chemises depuis longtemps pour cet objectif plutôt que sur un grand parleux qui perçoit pouvoir trouver dans la situation actuelle un fond d'électeurs toujours plus prompt à choisir l'esbroufe d'un coq en mal de cause plutôt que la parole calme de celles et ceux qui proposent un changement démocratique véritable ?
    En tout cas, moi mon idée est faite.
    Vive le Québec qui marche obstinément et sans esclandre vers sa liberté !